Il y a a des frémissements d’inquiétude croissants autour de moi, dans la communauté catholique : église profanée à Avignon, crèche interdite en Picardie, paroles du Petit papa Noël de Tino Rossi tronquées, etc.

J’aurai du mal à répondre point par point aux réactions que je lis face à ces événements dans le monde catholique. Je constate surtout que je n’arrive pas, pour ma part à pariciper à cette angoisse montante. Pourquoi ?

Parce qu’en tant que chrétien, je ne peux être que témoin d’une espérance, pas d’une inquiétude. Je n’arrive pas à me défaire d’une certaine confiance.

Exemple : la paroisse Saint-Jean d’Avignon est profanée, constamment, depuis des semaines. Quand je l’apprends, j’avoue que je ne vois pas quel genre de solution va en sortir — et ça me semble insupportable, intolérable. Le 23 novembre, le curé « sort du silence ». Au coeur d’un projet pour l’avenir, la création d’une « association de représentants de toutes les religions ».

Je ne me fais pas non plus d’illusions : cela ne résoudra ni immédiatement les problèmes sur place, ni forcément complètement les actes de vandalisme. Pourtant j’y vois, je ne peux m’empêcher d’y voir, l’action de l’Esprit. Cet espace de dialogue entre les communautés, il a fallu une année de profanations pour envisager de le construire. Pourquoi n’existe-t-il pas déjà, partout ailleurs ?

Pourquoi n’existe-t-il pas déjà, non pas pour précéder les problèmes, mais pour faire grandir l’espérance et la charité ? Car cet espace de dialogue ne va pas entraîner des conversions (dans un sens ou dans l’autre), mais avant tout une meilleure connaissance d’autrui, un respect plus grand, un accroissement de la charité sur cette terre.

Il paraît que l’on ne parle pas du tout dans les médias de ces profanations. Ce n’est sans doute pas faux : les médias, la société en général, entretient la vision d’une Eglise toute puissante (et castratrice, naturellement). Mais il est faux de dire que, s’il s’était agi d’une mosquée ou d’une synagogue, les médias s’en seraient repus : qui a entendu parler de la profanation de la mosquée de Roanne ?  (recherche Google au 19 décembre sur « profanations église Avignon » : 27.000 résultats. 6800 pour « profanation mosquée Roanne« )

Sur la crèche payée par la municipalité, interdite par le juge : oui, c’est une vision qui me semble étriquée, absurde, de la laïcité. En l’espèce, l’Etat (ou la municipalité) ne subventionne aucune religion, aucun culte — les artisans qui fabriquent les crèches ne sont pas des moines, ce sont des artisans, et pas forcément chrétiens (les artisans chrétiens sont rares : ceux qui, de nos jours, reçoivent des commandes de tympans ou de vitraux le sont de moins en moins).

Mais je refuse d’argumenter, comme d’autres, sur le fait que c’est notre culture que l’on nie, que l’on bafoue, que l’on rejette. D’abord parce que ma culture, aussi précieuse soit-elle, aussi constitutive soit-elle de mon être, ne conditionne pas ma relation à Dieu : la foi chrétienne peut exister dans toutes les cultures, y compris celles qui n’ont jamais connu de crèches (les crèches ne sont apparues « que » au XIIIe siècle). Et il me semble, que, pour un chrétien, argumenter sur la culture, c’est entrer dans l’argumentaire de l’athée.

Pour nous, il ne s’agit pas, il ne doit pas s’agir de culture, mais de foi.

Il y a fort longtemps, le refrain de « Il est né le divin enfant » disait : « Jouez hautbois, résonnez musettes », et non pas (comme aujourd’hui) : « Jour de fête aujourd’hui sur terre ». Puis la musette étant devenu un objet inconnu, on a appris aux enfants de nouvelles paroles (les anciennes perdurent d’ailleurs courageusement).

Aujourd’hui on enlève l’allusion aux prières dans Petit Papa Noël — qui n’est pas un chant religieux. Associer d’ailleurs dans un même chant le père Noël et les prières me semble extrêmement risqué… confondant pour les enfants qui sont déjà plus que tentés de tout demander au père Noël (y compris dans leurs prières).

Voici les paroles désormais escamotées (paraît-il) :

A genoux les petits enfants
Avant de fermer les paupières
Font une dernière prière
Petit Papa Noël
Quand tu descendras du ciel
Avec tes jouets par milliers
N’oublie pas mon petit soulier

Autrement dit, « Petit Papa Noël » est le contenu même de leur prière. Et certains s’émeuvent de la disparition de cette « prière »-là ?

Non, décidément, je ne m’en inquièterai pas.

Je ne reste pas non plus les bras croisés : j’écris (sur ce blog, pas assez, certes), je témoigne. J’espère.

Dieu vient

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La semaine dernière, le curé lors de son homélie a évoqué les fameux propos du pape prononcé en français, et ressemblant fortement à une allusion à la politique d’immigration du gouvernement français concernant les Roms.

Les réactions autour de moi étaient dignes des commentateurs du Figaro : « Est-ce qu’au moins il en prend dans son presbytère ? Il n’a qu’à commencer lui-même ! » De bons catholiques bien pratiquants, réagissent à peu près comme ce commentateur chez Koz.

Je pourrais revenir sur les arguments de ce dernier concernant les prétendues richesses de l’Eglise (rappelons qu’elle ne possède quasiment plus rien depuis 1905, et que le nombre actel de donateurs le dimanche n’est pas énorme) ou du Vatican (ce n’est pas le Pape qui a décidé de réduire la taille des Etats pontificaux qui, au XIXe siècle, auraient après tout pu contenir 12000 Roms sans difficulté).

Mais là n’est pas le coeur du problème. Le coeur, c’est la mission même de l’Eglise catholique. L’Eglise n’a pas vocation à prendre en charge tous les maux de la terre : si elle assume des missions sociales, c’est naturellement pour être en adéquation avec le message qu’elle porte. Mais si l’Eglise a été créée par le Christ (Marc, XVI, 15), c’est pour prêcher la Bonne nouvelle. La mission de l’Eglise est de transmettre le message évangélique, afin de permettre à chacun d’être sauvé, c’est à dire de rejoindre le sein de Dieu après sa mort.

Le contenu de ce message, c’est à la fois les propos de Jésus, et sa vie elle-même (ainsi que sa mort et sa résurrection, naturellement).

La raison d’être de l’Eglise, c’est la conversion de chaque être humain pour qu’il laisse entrer Dieu dans sa vie.

Imaginons

Imaginons une Eglise possédant de vastes biens, des richesses inépuisables, et qui dise à l’Etat français : « vous avez des problèmes avec les Roms ? Aucun problème, envoyez-les nous ! »

Les Roms sont alors envoyés dans les terres de l’Eglise pour y vivre tranquillement. Le problème disparaît pour l’Etat français. Mais le coeur de ses habitants a-t-il changé ? Ont-ils transformé leur regard sur ces populations ? Se sont-ils convertis pour accueillir l’autre comme ils devraient accueillir le Christ (Matthieu, XXV, 31 et suivants) ?

Non. Donc l’Eglise aurait failli à sa mission.

Bien sûr que chaque chrétien, pour être en accord avec la foi qu’il professe, doit accueillir (accueillir ne signifie pas forcément assister) l’autre, fût-il pauvre et étranger, et surtout s’il l’est.

Que nous dit l’Eglise aujourd’hui ? Que pour trouver une solution à ce genre de questions (comme l’immigration), il faut commencer par aimer l’autre, par laisser Dieu nous remplir de son amour, pour ensuite chercher une solution, bénéfique (ou la moins pire) pour tous. Cette solution « la moins pire » ne sera pas forcément héberger et assister financièrement des populations pauvres, car alors on risquerait de les maintenir dans un état de dépendance non profitable à leur épanouissement.

Accueillir, c’est commencer par changer son cœur, pour ensuite considérer l’autre non comme un problème social à résoudre, mais comme une personne à aimer et à accompagner sur son chemin vers Dieu. « Comme une personne », cette reformulation permet par exemple de se poser la question de l’éducation de ces populations.

Dieu ne résout pas nos problèmes à notre place (tous les jours, on peut rêver qu’il nous envoie de la manne, nourriture tombée du ciel, comme il l’a fait pour les Hébreux dans le désert (Exode, XVI, 31). S’il le faisait, il entraverait notre liberté. En revanche il nous donne le Nord : « Soyez parfait comme votre père céleste est parfait » (Matthieu, V, 48), ou « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jean, XIII, 34).

De même, l’Eglise n’a pas à résoudre nos problèmes à notre place, ce n’est pas sa mission. En revanche chaque chrétien se doit de mettre ses actes en adéquation avec sa foi. Donc chaque membre de l’Eglise, soit personnellement, soit au sein de structures, doit ou devrait œuvrer dans ce sens.

Mais la première priorité n’est pas de descendre dans la rue pour aller donner de l’argent à un pauvre : si on commence par là, on risque de s’essouffler vite. La première priorité est d’ouvrir son cœur pour laisser Dieu y déposer son amour. C’est lui qui nous inspirera les actes à poser ensuite.

L’Eglise est dans son rôle lorsqu’elle dit d’ouvrir son cœur : car personne d’autre (en tout cas pas parmi les politiques) n’a cette mission.

Dernière chose à ceux qui ont entendu un prêtre parler de l’accueil des Roms et qui se sont dit : « Il n’a qu’à commencer ». Je suis d’accord avec vous : le prêtre lui-même doit ouvrir son coeur, et il a certainement plein de choses à se reprocher. Mais :

  1. il est sans doute plus pauvre que vous
  2. les salles de sa paroisse ne lui appartiennent pas, elles servent au catéchisme, à divers groupes de formation, etc.
  3. n’attendons pas que le prophète soit parfait pour entendre la vérité qu’il a charge de nous transmettre. Dieu a choisi Jonas, fainéant de très mauvaise volonté, pour inviter les habitants de Ninive à la conversion. Jésus a choisi Pierre, qui l’avait renié. Certes, ceux qui en chaire ou ailleurs nous incitent à changer de vie ne sont pas des saints. Est-ce que pour autant ce qu’ils disent est faux ?

Lisant La Virevolte de Nancy Huston, et me remémorant Nous sommes éternels de Pierrette Fleutiaux, j’ai été de nouveau frappé par la corporéité des personnages et des narrations, cette relation au corps complètement intégrée à l’existence, et qui ne me semble exister que chez des femmes écrivains.

Il y a autre chose encore. Les deux romans traitent de danseuses, et pour les deux personnages principaux, la danse est décrit comme l’épanouissement réel de l’être, comme si ce que le corps (et l’être entier) devient pendant la danse était ce à quoi tout corps (et tout être) est promis, comme son accomplissement et son épanouissement ultime.

En bref, pour ces deux femmes (les héroïnes des deux romans), la danse est la vocation de l’être.

J’ai le sentiment que, pour ma part, si je faisais de la danse, je vivrais chaque nouveau mouvement, chaque prouesse, comme une victoire personnelle sur mon corps, comme une victoire sur des obstacles, victoire issue de contraintes que je me serais imposé dans un noble objectif. Le plaisir ne serait pas dans la danse, dans le mouvement, dans la grâce, mais dans cette victoire même.

Le Christ nous dit que nous sommes tous appelés à la sainteté.

Et il est deux manières de voir cet appel : soit comme un noble objectif, qui ne s’obtient que par des contraintes toujours croissantes pour apprendre à plier ma propre volonté ;

ou comme la vocation évidente de ma vie.

Je souhaite pouvoir le vivre ainsi. Et il est certain que ce n’est pas à autre chose que le Christ m’invite.

<update>Merci d’enrichir votre lecture des liens et compléments d’informations fournis par des commentateurs ci-dessous. Mon billet n’est pas suffisant d’un point de vue strictement historique, parce qu’il développe plutôt une question théologique. Le titre du billet est donc faux, en réalité.</update>

Le présent billet est une conséquence directe de celui de Koz au sujet d’une tribune de Kung. La question du célibat des prêtres, et de son apparition dans l’histoire, y est posée notamment dans les commentaires.

Il n’y a donc pas lieu de le contester : c’est le 1er concile du Latran qui, en 1123, pose comme obligation le célibat des prêtres (article Wikipedia sur ce concile, en anglais, bien plus complet que la version française).

Notez au passage que ce concile a lieu après la rupture avec l’Eglise d’Orient, laquelle se produit en 1054 et « fonde » l’Eglise orthodoxe. Celle-ci n’a donc jamais eu, même dans son histoire lointaine, un texte promulguant une telle obligation.

Une fois que ceci est posé, il importe de faire deux choses :

  1. contextualiser cette décision du concile
  2. comprendre ce que signifie le fait qu’une telle décision n’existe pas dès l’origine du christianisme

Pourquoi 1123 ?

Pourquoi pas plus tôt ? Pourquoi pas plus tard ?

L’idée du célibat pour les personnes consacrées à Dieu existe depuis l’origine du christianisme. On trouve dans Matthieu, XIX, 11-12 : « Il leur répondit : Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné. Car il y a des eunuques qui le sont dès le ventre de leur mère ; il y en a qui le sont devenus par les hommes ; et il y en a qui se sont rendus tels eux-mêmes, à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne. »

D’un autre côté, Jésus ne choisit pas comme apôtres des célibataires : Pierre a une famille, et notamment une belle-mère.

Toutefois si le célibat ne constitue pas une obligation dans les premiers temps du christianisme, il est néanmoins fortement valorisé par les Pères de l’Eglise, et il est décidé dès l’origine pour les communautés monastiques. Et il est davantage valorisé dans l’Eglise d’Occident que dans celle d’Orient. Ce ne sont là que des pratiques.

Peu après la rupture entre les deux Eglises commence la réforme grégorienne (fin du XIe siècle) : de grands papes veulent notamment soustraire à l’influence des pouvoirs laïques la désignation des évêques, prêtres, abbés (Robert le Fort, ancêtre des Capétiens et vainqueur des Vikings, est abbé de Marmoutiers) : ces « places » intéressent vivement les seigneurs locaux, et les rois eux-mêmes, pour la richesse terrestre et l’influence qu’elles représentent.

Pendant plusieurs décennies, cette réforme grégorienne signifie une reprise en main de l’Eglise, non pas par le pape, mais par « elle-même » : valait-il mieux laisser les comtes et ducs choisir les prêtres, désigner leurs frères, cousins, bâtards — ou laisser la hiérarchie ecclésiastique organiser elle-même les modes de nomination ? Je ne crois pas qu’il pût y avoir d’autre alternative !

Donc entre 1075 et 1120 environ, par des luttes avec les rois de France et les empereurs germaniques, les papes et les évêques finissent par obtenir un modus vivendi, grâce auquel l’Eglise peut s’organiser, et prendre notamment une série de décisions concernant les conditions d’accès au « statut » de prêtre.

1123 représente le premier concile depuis la rupture d’avec l’Eglise d’Orient. C’est un concile qui décide du célibat des prêtres, non une bulle pontificale : on peut donc considérer que c’est la meilleure manifestation possible d’une expression de l’Eglise (sinon, il faut admettre qu’un référendum et une élection ne sont pas l’expression de la démocratie).

Le début du XIIe siècle réunit les conditions nécessaires à une réflexion ecclésiologique de ce genre, avec l’unification (pour la partie occidentale) indispensable de la « structure ecclésiale ». D’autres périodes antérieures auraient pu satisfaire à cette condition d’unité, mais elles étaient occupées par d’autres débats : les iconoclastes sous Charlemagne, toutes les hérésies (donatisme, arianisme, etc.) sous l’empire romain.

Le célibat des prêtres décidé lors de ce concile n’est pas une mesure isolée : elle est prise dans un ensemble de mesures fixant les conditions et les rites pour l’ordination d’une personne.

Un commentaire d’Authueil au même billet de Koz « explique » que cette mesure a été prise pour éviter la perte des biens ecclésiastiques, éviter qu’ils ne soient perdus dans l’héritage en faveur des enfants de prêtres. C’est une possibilité.

On fait ressortir ainsi la rapacité de l’Eglise, refusant de céder une once de son or et une motte de ses terres.

Voici une autre manière de voir les choses : aux Xe-XIIe siècle, l’Eglise s’enrichit exclusivement par des dons (elle ne fait pas encore des prêts à intérêt…). Par des legs, en échange de prières et de messes, en échange de leur salut en somme, les laïques font des dons à l’Eglise.

Imaginez que votre père a donné la moitié de la terre (dont vous auriez dû hériter) au prêtre de la paroisse. Deux ans plus tard, vous voyez le fils du curé hériter de son père. Dans l’hypothèsue où vous croyez à la vertu des prières de l’Eglise pour le salut de votre père (qui a beaucoup péché), ne préférerez-vous pas (puisque de toute façon la terre en question vous échappe) que ce bien reste à l’Eglise, conformément aux voeux du donateur ?

En outre, les abbayes les plus riches n’étaient pas celles où les pauvres étaient les plus maigres. Lorsqu’on regarde l’ampleur des possessions ecclésiastiques, on évacue généralement l’utilisation qui en était faite, et la fonction sociale essentielle de l’Eglise, cependant que l’Etat, concept inexistant à l’époque, n’assurait aucune subsistance minimale aux plus démunis.

Que signifie pour l’Eglise une décision prise au XIIe siècle ?

Le fait que l’obligation du célibat apparaisse si « tard » dans l’histoire de l’Eglise semble jouer en sa défaveur : cela suggèrerait que les chrétiens qui ont vécu non conformément à cette obligation étaient de mauvais chrétiens. Ou alors il faut admetre qu’on peut vivre sans se plier à cette obligation et être tout de même ami de Dieu…

Il faut bien comprendre que ce genre de position aboutit à une impasse systématique. Car elle pose la question : à quel moment l’Eglise aurait-elle dû cesser d’évoluer ?

  • Au premier siècle ?
  • Au lendemain de la mort des premiers apôtres ?
  • Au lendemain de l’Ascension ?
  • Au lendemain de la Résurrection ?

Sommes-nous bien sûrs que la manière de voir et de s’organiser de ces chrétiens des premiers temps nous conviendraient ? La « pureté évangélique » des premiers temps me semble complètement illusoire. Les lettres de Saint Paul sont là pour en témoigner, de même que les actes des Apôtres : la division, la mésentente — et le besoin d’organisation !!! — se sont fait ressentir dès l’origine, avec la nécessité de s’adapter aux contextes rencontrés.

Les contextes évoluent, l’Eglise s’adapte.

J’ai regardé récemment Sister Act (oui, j’avais le choix entre Gran Torino et Sister Act, mais quand c’est pour faire du repassage, j’ai besoin de n’être pas trop sollicité intellectuellement).

J’ai découvert que s’y étaient glissées (sans aucune mauvaise intention) deux idées très fausses et très répandues.

1. Le couvent n’est pas un refuge pour jeunes femmes effrayées

On y entend Maggie Smith (la mère supérieure) expliquer à Woopie Goldberg que les habits des religieuses ne les protègent plus des dangers de ce monde, mais que les murs du couvent peuvent encore assumer ce rôle.

Cette affirmation laisse entendre que les religieuses qui sont venues ici ont, d’une certaine manière, été repoussées ou effrayées par le monde jusque dans le refuge du couvent, pour y trouver enfin asile.

L’Eglise ne refuse pas l’asile quand on le lui demande — sauf s’il se voile de l’apparence d’une vocation. Les couvents et les séminaires, même si on admet l’idée qu’ils puissent être « en crise » (concept à définir, d’ailleurs), n’acceptent pas n’importe qui pour gonfler leurs effectifs.

Cela ne signifie pas qu’il y ait un filtre comme dans les lycées cherchant à obtenir du 100% d’obtention au bac. Mais il faut que la personne qui y pénètre s’y sente appelée.

Ce n’est pas par le refus de certaines réalités que les religieux et religieuses entrent au couvent, mais par le choix d’autres réalités. La dynamique en est toute différente.

Du reste, dans le film, aucune des bonnes soeurs du couvent en question ne laisse percer le moindre signe de crainte envers le monde extérieur. Comme quoi le ton général n’en est pas si erroné. Mais comme cela correspond à un certain regard porté sur les couvents, que j’ai déjà rencontré, je tenais à le signaler.

L’Eglise ne sert pas « à quelque chose » : elle est au service

Ensuite, il y a dans le film un basculement dans la vie du couvent, lorsque les soeurs se mettent à entrer en contact avec la population alentour.

Il est vrai que le quartier est pauvre, défavorisé, sale, les jeunes y semblent désoeuvrés et laissés à eux-mêmes. Bref, des personnes qui prétendent se consacrer à Jésus (et donc aux autres : Cf. Mt, XXV, 34 et suiv.) ont mieux à faire qu’à rester enfermées chez elles, bien au chaud.

De fait, lorsqu’on fait le bilan de l’histoire de l’Eglise, on peut être tenté d’évaluer ce qu’elle a fait de bien, et ce qu’elle a fait de mal. Pour en conclure : voilà toute son histoire dans les siècles passés. On ira donc ainsi de l’inquisition au CCFD (quand on aura la bonté ou l’honnêteté de voir un lien entre l’Eglise et le CCFD, ce qui n’est pas toujours évident).

Sauf que

Sauf que l’Eglise n’est pas là pour « faire quelque chose » : elle est là pour transformer ce qui existe.

Pour le comprendre, il faudrait déjà avoir une vision claire de ce qu’est l’Eglise. Pour l’instant, je vais en rester à ce que je disais dans ce billet : L’Eglise est la manière qu’ont ceux qui croient et Jésus de l’aimer et le prier, d’une manière qui a pris une certaine forme dans le temps (l’histoire de l’Eglise, avec l’élaboration progressive des institutions, etc.).

(je précise bien que ce n’est pas là tout ce qu’est l’Eglise — mais c’est déjà une façon de s’en approcher)

L’Eglise émane d’une volonté de Jésus (sa dénomination, quelle que soit la projection qu’Il en faisait, est bien présente dans les Evangiles), et d’un besoin de ses fidèles, qui voient bien qu’on ne peut être un bon chrétien en restant seul.

L’Eglise, c’est la communauté des croyants qui se donnent les moyens d’exister comme communauté (en commençant par s’efforcer de définir qui en fait partie ou non, par exemple).

C’est pour cela que l’Eglise existe : pour permettre à toute personne qui veut suivre le Christ d’être vraiment chrétienne, de grandir dans la foi, de rencontrer Dieu.

L’Eglise ne sert à rien

Pour comprendre en quoi (de quelle manière) elle intervient au premier chef dans l’histoire de l’humanité, on peut se rappeler (pour ceux qui la connaissent déjà) ou découvrir cette sorte de parabole (il y a plusieurs variantes — je vais faire court) :

Trois artisans sur un chantier au XIIIe siècle, faisant rigoureusement le même travail. On demande au premier : « Que fais-tu ? — Moi ? Je frappe  sur une pierre avec une masse ». Puis au second, qui répond : « Je taille une pierre ». Et le troisième : « Je prends part à la construction d’une cathédrale ».

L’Eglise, comme communauté des chrétiens, est là pour que chacun voit chaque acte de sa vie de tous les jours, transformé par la foi. (Et quand je parle de « communauté », cela relève plutôt de la terminologie musulmane avec la notion de communauté des croyants : la Bible et l’histoire de l’Eglise parlent plutôt de peuple de Dieu, peuple de baptisés)

C’est à cette aune-là, en tant qu’elle facilite l’accès à Dieu et transforme le quotidien de chacun de ses membres, qu’elle doit être évaluée dans sa dimension historique.

On me dira alors : « Aujourd’hui, elle semble plutôt un obstacle à beaucoup, un rempart entre Dieu et les hommes ».

Il est possible qu’elle semble être cela. Mais je ferai tout de même trois remarques :

  1. Ceux à qui elle semble rempart, qui sont-ils, à une époque ou 58% des « catholiques » croient à la résurrection du Christ ? Qu’attendent-ils de l’Eglise si déjà ils n’attendent rien de Dieu ?
  2. Ce qu’est l’Eglise aujourd’hui s’est élaboré en réaction de protection face à des dangers anciens (chacun des dogmes est une manière de clore des débats qui divisaient plus la communauté des chrétiens qu’ils ne lui apportaient une meilleure connaissance de Dieu)
  3. Que l’Eglise puisse paraître un obstacle pour certain, ses principaux membres (évêques, prêtres) en sont conscients et cherchent de nouvelles voies pour redevenir le chemin vers Dieu. Mais ces voies ne s’inventent pas en quelques mois, et leur justesse ne peut être évaluée par des critères issus simplement de la société « civile et laïque ».

L’Eglise sert

En étant membre de l’Eglise, le chrétien approfondit sa foi et sa vie spirituelle, il transforme le regard qu’il porte sur les choses et les êtres — il transforme les choses et les êtres eux-mêmes (… ou il devrait !).

Et c’est lorsqu’il a posé cette première étape qu’il peut se mettre au service du monde. La position de serviteur est la position naturelle du chrétien, la seule qu’il puisse adopter, et ce à n’importe quel niveau dans l’échelle sociale (le pape reste « le serviteur des serviteurs de Dieu », servus servorum Dei).

Mais l’action sociale, par exemple, n’est pas le premier objectif de l’Eglise, ce n’en est que la conséquence logique et naturelle. Un chrétien qui aurait trop à faire pour prier, se viderait de ce qui fait de lui un chrétien.

J’ai eu la chance d’être bercé toute une année par cette phrase de saint Jean Chrysostome :

La prière est la lumière de l’âme

Elle mérite d’être méditée. Longuement.

NB : Je n’ai mentionné que la « relation » entre l’Eglise et les hommes et femmes qui la composent. Il est évident que dans la théologie catholique, elle  a aussi une « relation » à Dieu qu’il me faudra bien évoquer un jour ou l’autre…

J’avais laissé en plan (refoulement inconscient, sans doute) un point important soulevé par Bashô, qui écrit, à propos de l’Eglise : « Elle est dans une place seconde par rapport à Dieu. »

Je n’ai pour le moment ni le temps ni les compétences (mais je vais creuser !) pour pouvoir répondre à cela de manière exacte — et en manière d’ecclésiologie je redoute toujours l’à peu près !

Néanmoins je dois tout de même dire que cet apparent choix (Dieu ou l’Eglise) ou cette hiérarchie des valeurs est en réalité mal posée.

Pour faire bref et simple (pour l’instant), je dirais que c’est comme de dire : « Le pouls, c’est très important, mais ce qui importe en premier, c’est le coeur ! »

Il faudra décidément que je prenne le temps de définir l’Eglise. Mais à ce stade, ce que je peux en dire : L’Eglise est la manière que l’homme a de se mettre en relation avec Dieu. Ou : L’Eglise est le chemin que Dieu propose à l’homme pour venir à lui.

Voyez notamment la glose que Koz fait sur la phrase : « Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Eglise qui est venue ».

C’est cela, l’Eglise : la manière qu’ont ceux qui croient au Christ de se réunir pour le prier et l’aimer.

Promis, j’essaierai de faire plus long la prochaine fois.

J’ai enfin pris le temps de répondre à Bashô. Cela aurait même mérité un billet, car j’ai dangereusement essayé de répondre en commentaire sur des questions que je trouve extrêmement complexes à aborder (à comprendre d’abord, pour moi-même, puis à exprimer). Les esquisses peuvent engendre plus d’incompréhensions que le silence.

Bon, j’ai pris le risque…

Je profite de son commentaire pour faire malgré tout un billet, car il y évoque saint Pierre qui renie Jésus trois fois (selon une formulation qu’enfant, d’ailleurs, j’ai toujours trouvé tordue : « Avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois », Mc, XIV, 30 — heureusement que Matthieu a une version plus simple).

Ce triple reniement me renvoie à une découverte qui m’a mis en joie récemment, grâce au livre de Timothy Radcliffe :

T. Radcliffe, Pourquoi aller à l’église ? : l’eucharistie, un drame en trois actes. Paris: les Éd. du Cerf; 2009.

Souvenez-vous ce passage de l’évangile selon saint Jean (Jn, XXI, 15-17), ou Jésus demande par trois fois à Pierre s’il l’aime.

Cela se passe après la Résurrection (juste après la pêche miraculeuse).

J’avais depuis longtemps entendu (dans des homélies notamment) que dans le texte grec de cet évangile Jésus n’utilisait pas le même verbe les trois fois, mais un verbe signifiant « Aimer » et un autre signifiant « Aimer absolument, complètement et de manière inconditionelle ».

Radcliffe m’a enfin permis de savoir dans quel ordre :

  • La première fois, Jésus demande : « Pierre, m’aimes-tu absolument« . Pierre lui répond : « tu sais bien que je t’aime. » Pierre aime donc Jésus comme il en est capable, comme un homme peut aimer un autre homme, mais pas comme Dieu aime les hommes (et pas comme Jésus aime ses disciples).
  • La seconde fois, Jésus demande encore : « Pierre, m’aimes-tu absolument« . Et Pierre lui répond encore, désolé mais tout de même sincère : « Seigneur, je t’aime » (mais pas plus).
  • Alors, Jésus demande enfin : « Pierre, m’aimes-tu » et Pierre lui répond : « oui, je t’aime ».

Pour la troisième question, Jésus renonce donc à demander à Pierre un amour absolu et infini : il se place à sa hauteur, il demande à Pierre de l’aimer et accepte cet amour-là, Pierre étant incapable de lui offrir mieux.

Dieu accepte les pauvres choses que nous sommes capables de lui offrir. Cette capacité de Dieu à m’en contenté m’a réjoui et soulagé longuement. Alors oui, ces petits actes que nous faisons au quotidien, toute notre vie cachée, peu glorieuse, laborieuse — oui, elle a de la valeur aux yeux de Dieu. Bien sûr, il nous demande davantage : il nous demande tout (Mc, X, 21 : « va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres »), mais il ne considère pas comme négligeables les petites choses que nous sommes prêts à donner.

Il attend patiemment que nous soyons capables de donner davantage (chacun chemine à son rythme) : Pierre, le jour de la pêche miraculeuse, n’est pas prêt à offrir plus. Mais plus tard,

« quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et un autre te ceindra, et te mènera où tu ne voudras pas. » Il dit cela, indiquant par quelle mort Pierre devait glorifier Dieu. (Jn, XXI, 18)

Lorsqu’ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Il lui répondit : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. » Jésus lui dit : « Pais mes agneaux. » Il lui dit une seconde fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pierre lui répondit : « Oui, Seigneur, vous savez bien que je vous aime. » Jésus lui dit : « Pais mes agneaux. » Il lui dit pour la troisième fois : « M’aimes-tu ? » et il lui répondit : « Seigneur, vous connaissez toutes choses, vous savez bien que je vous aime. » Jésus lui dit : « Pais mes brebis. »