morale


Le sondage publié ici a failli me faire écrire un billet sur l’euthanasie en général. Mais à la réflexion je n’ai aucune lumière spécifique à apporter au débat.

En revanche je voudrais revenir sur ce film magnifique de Clint Eastwood : Million Dollar Baby. Clint Eastwood est un immense cinéaste, qui a l’intelligence cinématographique : je veux dire par là qu’il ne pourrait mieux développer ses idées autrement que sous la forme de films. En l’occurrence, il s’agit d’une pensée en mouvement, une pensée ouverte, qui laisse le spectateur troublé et perplexe face au problème de l’euthanasie.

Million Dollar Baby est l’histoire d’une femme (Hillary Swank, déjà extraordinaire dans Boys don’t cry) qui se consacre complètement à la boxe, coachée par un vieil entraîneur grincheux (Clint Eastwood). Au passage, celui-ci se pose d’ailleurs pas mal de questions sur la religion, et son pasteur n’arrive pas à lui donner des réponses satisfaisantes. Suite à la traîtrise d’une boxeuse, Hillary Swank se retrouve tétraplégique, et le projet qui avait fait toute sa vie (devenir championne de boxe) s’effondre, et tout son avenir avec lui.

Dans l’incapacité de se suicider (puisque paralysée), elle obtient finalement de Clint Eastwood qu’il l’aide à mourir.

Deux lectures de ce film sont possibles (d’où la notion de « pensée ouverte ») :

1. La première que j’ai eue, c’est la vision d’un destin dramatique, brisé, qui met en avant la douleur insupportable de cette existence, et justifie son désir de mourir. Il conforterait ainsi les pro-euthanasie.

Je pense que la majorité des spectateurs se sont arrêtés à cette interprétation (qui existe effectivement dans le film).

2. Mais à la seconde réflexion j’y ai vu autre chose : après l’accident, une relation d’amitié très forte se noue entre l’entraîneur et la boxeuse, deux êtres qui étaient jusque là très seuls dans leur vie. Clint Eastwood essaie de convaincre Hillary Swank qu’il faut vivre, et, échouant, accepte de l’aider.

Mais on peut donc voir dans ce film une femme ayant eu un objectif — devenir une championne de boxe — qui l’empêchait de nouer des relations authentiques avec les autres : elle était dans un combat perpétuel contre le monde. Son accident lui aurait permis, si elle avait accepté de renoncer à son rêve pour en faire d’autre, de construire une nouvelle existence, plus relationnelle, peut-être plus heureuse.

Cette paraplégie créait en quelque sorte les conditions de son bonheur (le « vrai », celui auquel invite le christianisme) en lui interdisant toutes les autres routes.

Je n’en conclus pas qu’il faudrait l’envier et souhaiter la paraplégie. Je comprends évidemment que l’on puisse avoir envie de mourir — et face à une telle situation, il serait inconcevable de faire la morale au lieu d’accompagner aussi loin que possible. J’en conclus en revanche qu’une souffrance peut être une grâce, c’est-à-dire qu’une souffrance peut être source de quelque chose de positif, à condition d’accepter de le voir.

Un chemin de vie reste possible.

Extrait de la préface de Léon Tolstoi à la Sonate à Kreuzer (ici, ici et )

Il y a deux moyens d’indiquer le chemin à celui qui le cherche. Le premier consiste à dire : « Va vers cet arbre, et de cet arbre vers un village, du village le long de la rivière, vers le tumulus, etc. »
L’autre consiste à indiquer la direction à celui qui cherche son chemin : « Va vers l’Est, le Soleil inatteignable ou une étoile d’indiqueront toujours une direction. »
Le premier moyen, c’est le moyen des définitions religieuses, superficielles et temporaires.
L’autre est le moyen de la conscience intérieure d’une vérité éternelle et immuable.
Dans le premier cas on donne à l’homme certains signes d’actes qu’il doit ou qu’il ne doit pas faire, dans l’autre, on indique à l’homme le but éternel et inatteignable, mais dont il a conscience, et ce but donne une direction à toute son activité dans cette vie.
« Souviens-toi du Sabbat, circoncis-toi, ne bois pas de boissons fermentées, ne vole pas, donne la dîme aux pauvres, ne commets pas l’adultère, fais le signe de la coirx, communie, etc. » Telles sont les doctrines extérieures des brahmes, des bouddhistes, des juifs, des musulmans et de notre Eglise qu’on appelle chrétienne.
« Aime Dieu de tout ton coeur et de toute ton âme, et ton prochain comme toi-même ; comme vous voudriez que l’on agisse envers vous, agissez ainsi envers les autres. Aime ton ennemi. » Voilà la doctrine du Christ.
Elle ne donne aucune indication d’acte, elle dit seulement l’idéal immuable que chaque homme voit dans son coeur aussitôt qu’il lui a été révélé. Pour celui qui confesse la doctrine extérieure, l’exécution exacte de la loi représente l’accomplissement de la perfection, et cet accomplissement arrête tout perfectionnement ultérieur. »

 

Comme vous pouvez le voir, Tolstoï nomme l’Eglise comme contre-exemple de ce qu’il appelle « la doctrine du Christ ». Je trouve ce texte magnifique par la clarté de l’image qu’il fournit, mais ne suis évidemment pas d’accord avec lui sur ce point précis : il me semble en réalité que pour toute religion les deux attitudes coexistent, l’une étant la dérive de l’autre.

  • La vision « règlementaire » existe certainement au sein de l’Eglise, et elle est triste à constater. Ce sont les « fils aînés » que j’évoquais récemment.
  • La vision « purifiée » demeure possible au sein de l’Eglise, et chaque chrétien doit espérer vivre simplement sa foi suivant la maxime : Aime et fais ce que tu veux, où toute action découle de l’amour que l’on a pour Dieu et son prochain. Encore faut-il admettre que certains comportements (violer, tuer, et des gestes plus anodins) sont incompatibles avec une prétention à aimer !

L’Eglise a pour mission d’expliciter le message du Christ : elle recommande la fidélité, la prière, etc.

L’opinion publique l’attend sur le terrain du préservatif, qui est un domaine de santé publique, sur lequel l’Eglise n’a pas de lumières particulières, autres que d’être présente comme acteur par ses dons et ses actions humanitaires (dispensaires, etc.).

Bref, quand on demande à Viamichelin l’itinéraire Poitiers-Rouen, il ne nous donne pas en prime Poitiers-Paris. Bien sûr, dans un premier temps le conducteur pourrait considérer cela comme un bonus (chouette ! deux itinéraires pour le prix d’un !), mais il risque de s’embrouiller en arrivant à Tours…

Voir aussi l’article de La Croix : Pour Benoît XVI, communiquer n’est pas une priorité.

Un billet de Philarête a donné lieu à de nombreux échanges (notamment à partir de ce commentaire) sur la question suivante : peut-on prétendre qu’il y a ce que j’ai maladroitement appelé « morale supérieure », ou bien toute morale peut-elle être bonne à prendre ?

Posons la question de manière peut-être plus claire, sous forme de l’alternative suivante :

  1. Je peux dire : « Ceci est mal », et cette affirmation sera toujours vraie, quelle que soient les époques, les lieux et les circonstances. Par exemple, tuer un homme est toujours mal, même avec toutes les « meilleures » raisons du monde (pour se défendre, etc.)
  2. L’histoire et la sociologie nous démontrent que tout acte s’est vu qualifié un jour de bon puis de mauvais, et notre époque n’a aucune raison d’être meilleure que la précédente et que la suivante. On peut considérer que pour une époque donnée, les principes moraux qui lui sont rattachés sont le résultat d’un espèce de chaos aléatoire (mais avec des récurrences propres au chaos, justement).
Image Wikipedia. Attracteur étrange de Lorenz

Image Wikipedia. Attracteur étrange de Lorenz

Ce blog n’est pas l’Esprit de l’escalier, et je n’ai pas pour projet de reprendre ici les discussions que vous pourrez lire dans les commentaires, notamment entre Augustissime (que je remercie pour m’avoir poussé dans mes retranchements : ça décape !) et moi – puis Tschok.

Mais j’en profite pour rebondir sur la question à ma manière, et signalant quelques aspects de ce que l’Eglise a dit ou a pu dire sur cette question.

[Au passage : j’aurai urgemment à définir ce que j’entends par « l’Eglise ». Ici, ce seront aussi bien des opinions théologiques de certains philosophes, que la position officielle de l’institution ecclésiale lorsqu’elle s’exprime dans les canons d’un concile ou le catéchisme de l’Eglise catholique.]

Une position très claire : il existe une morale indépendante des hommes

Splendor Veritatis

Jean-Paul II consacre toute une encyclique à la définition de la morale : Veritatis Splendor. Jean-Paul II n’était pas cartésien, et le plan qu’il adopte pour cette encyclique est assez curieuse pour un esprit français, mais cela suffira à mon propos.

Dans cette encyclique, Jean-Paul II ne s’attache pas à expliquer ce qui doit être considéré comme bien ou mal. En clair, il n’écrit pas la morale de l’Eglise. Il en définit les fondements. En voici quelques-uns :

  • Chercher le bien est légitime, et le trouver est possible (chap. I)
  • Connaître le bien est un trésor (chap. I)
  • Le bien, c’est précisément ce que Dieu veut. Et le but ultime de Dieu est de nous rendre semblables à lui.
  • Toute distinction bien-mal que contient la Révélation peut être « reproduite » par la seule raison.
  • Ignorer que vous commettez un mal n’enlève pas la faute, mais vous dispense de culpabilité vis-à-vis de Dieu.
  • La distinction du bien et du mal se passe avant tout dans la conscience de chacun. Si vous faites quelque chose que vous considérez être mal, mais que vous le faites parce qu’autrui vous a dit que c’était une bonne chose et que vous vous y sentez autorisé, c’est un mal. L’argument d’autorité (« Je lui ai fais confiance parce qu’il est plus intelligent que moi ») n’a aucun poids, y compris si l’injonction émane de l’Eglise elle-même.
    Donc si un précepte moral énoncé par l’Eglise vous heurte, votre devoir est de ne pas vous y conformer.
  • Tout homme a le droit d’ignorer une distinction bien-mal, et peut s’en prémunir face à une accusation d’avoir péché. Mais chacun a le devoir de chercher à combler son ignorance en cherchant la vérité.
    Donc si une injonction de l’Eglise vous semble mauvaise, vous devez dans un premier temps ne pas vous y conformer. Et dans un second temps chercher à la comprendre, pour voir en quoi elle est mauvaise — ou en quoi, finalement, elle se révèle peut-être bonne.
    Se satisfaire de l’ignorance et refuser de comprendre (d’aller plus loin que sa première réaction) devient en soi une faute.
  • Il n’existe pas de situation où il soit légitime de faire un mal en espérant un bien. Croire qu’il peut sortir un bien d’un mal est une erreur considérable.
    C’est notamment ne pas saisir un élément fondamental de la nature humaine : chaque acte que nous posons nous transforme. Donc nous ne sortons pas indemnes du mal commis. Et en commettant le mal, nous révélons un Dieu qui n’est pas le nôtre.
    Cette affirmation a des conséquences terribles. Elle a notamment pour conséquence que le bien (ou ne pas commettre le mal) est plus important que la vie elle-même, car mal agir dénature la vie et la déprécie. 
    Un exemple très simple : vous ne pouvez tuer une personne pour en sauver deux (ou même mille).
    La conséquence peut être choquante, mais elle est parfaitement logique et émane directement de l’enseignement du Christ : la vie ne nous est donnée que pour que nous la donnions nous-même (après, évidemment, nous sommes libres de vouloir la donner ou non !).
    Ceci étant posé, il faut malgré tout préciser un point : ceci condamne l’acte, mais ne condamne pas celui qui le commet. Mais celui-ci doit prendre conscience que son acte ne pouvait pas être conforme à la volonté de Dieu (ou, si vous préférez, au projet de Dieu pour l’homme).
  • Les martyrs sont des illustrations du fait qu’il soit possible, en situation « de crise », d’agir conformément à la volonté de Dieu (ne pas tuer le gardien qui va vous soumettre au bourreau le lendemain).

J’en ai profité pour sortir un peu du cadre initiale (morale relative ou absolue), mais c’était l’occasion ou jamais. Sur cette question, on peut dire que Jean-Paul II, dans le cadre précis de l’encyclique qui engage l’infaillibilité pontificale (je reviendrai aussi prochainement sur cette notion passionnante), est très clair : il y a des actes bons en soi, et des actes mauvais en soi.

Les actes bons sont ceux qui sont conformes à ce que Dieu souhaite pour nous. Les actes mauvais, c’est l’inverse.

Le catéchisme de l’Eglise catholique

Il consacre en particulier deux pages très intéressantes sur l’équilibre à avoir dans l’appréciation entre le bon et le mauvais (art. 1749-1786). J’en reproduis ici quelques extraits (commentés en italiques) :

« La liberté fait de l’homme un sujet moral. […] Les actes humains, c’est-à-dire librement choisis par suite d’un jugement de conscience, sont moralement qualifiables. Ils sont bons ou mauvais.

Notez le « c’est-à-dire ». Un acte non librement choisi, ou posé sans jugement de conscience, n’est pas un « acte humain », en ce sens qu’il ne peut être jugé bon ou mauvais de la même manière que si les conditions ci-dessus sont observées.

« La moralité des actes humains dépend :

  • de l’objet choisi ;
  • de la fin visée ou de l’intention ;
  • des circonstances de l’action.

[…] L’objet choisi est un bien vers lequel se porte délibérément la volonté. […] Face à l’objet, l’intention se place du côté du sujet agissant. […] Une intention bonne (par exemple aider son prochain) ne rend ni bon ni juste un comportement en lui-même désordonné (comme le mensonge et la médisance). La fin ne justifie pas les moyens. […] Une intention mauvaise surajoutée (ainsi la vaine gloire) rend mauvais un acte qui, de soi, peut être bon (comme l’aumône).

Evidemment, la privation de la liberté dégage du poids de la faute.

Les circonstances, y compris les conséquences, sont les éléments secondaires d’un acte moral. Elles contribuent à aggraver ou à diminuer la bonté ou la malice morale des actes humains (par exemple le montant d’un vol). Elles peuvent aussi atténuer ou augmenter la responsabilité de l’agent (ainsi agir par crainte de la mort). »

Nous sommes autorisés à ne pas aspirer au martyre : dans ce cas, nous avons des circonstances atténuantes — mais nous aurions quand même dû !

L’acte moralement bon suppose à la fois la bonté de l’objet, de la fin et des circonstances. Une fin mauvaise corrompt l’action, même si son objet est bon en soi.

L’objet du choix peut à lui seul vicier l’ensemble d’un agir. Il y a des comportements concrets – comme la fornication – qu’il est toujours erroné de choisir, parce que leur choix comporte un désordre de la volonté, c’est-à-dire un mal moral.

Il est donc erroné de juger de la moralité des actes humains en ne considérant que l’intention qui les inspire, ou les circonstances (milieu, pression sociale, contrainte ou nécessité d’agir, etc.) qui en sont le cadre. Il y a des actes qui par eux-mêmes et en eux-mêmes, indépendamment des circonstances et des intentions, sont toujours gravement illicites en raison de leur objet ; ainsi le blasphème et le parjure, l’homicide et l’adultère. Il n’est pas permis de faire le mal pour qu’il en résulte un bien.

Imaginons une femme violée et battue par son mari, et qui voit que celui-ci commence aussi à s’en prendre à sa fille de 13 ans. L’Eglise assène que le meurtre n’est pas licite, en dépit des circonstances. Là encore, cela ne signifie pas qu’elle condamnera la femme en question : elle l’accueillera — et elle ne cherchera pas à la culpabiliser. Mais si on lui pose la question, elle se devra de répondre que le meurtre ne peut pas être la manifestation de la volonté de Dieu.

Quelques nuances tout de même

L’histoire est pleine de contre-exemples, de chrétiens (même de grands) ayant apporté des nuances à ces affirmations de principe. Néanmoins il faut distinguer les prises de parole de certains hommes d’Eglise, fussent-ils papes ou éminents théologiens, d’une prise de position de l’Eglise sous forme de canons, d’encycliques ou d’autres textes dogmatiques.

Mais c’est ainsi que saint Bernard, qui prêche la seconde Croisade en 1146, a écrit qu’un templier tuant un Infidèle ne commet pas un homicide mais un malicide : nous ne sommes pas là dans les actes mais dans les justifications de ces actes (ce qui, sous un certain angle, est plus grave car elles légitiment leur répétition ultérieure).

Saint Thomas d’Aquin a écrit un commentaire de l’Ethique à Nicomaque, d’Aristote, intitulé Sententia libri ethicorum, où il traite des exceptions morales. Je n’ai pas encore eu le temps d’y entrer pour voir si saint Thomas accepte ou non le principe même de situations d’exceptions pour lesquelles un mal peut être considéré comme un bien. J’espère bien avoir l’occasion d’y revenir prochainement.

Cela dit, de toute façon, saint Thomas n’est pas l’Eglise elle-même, et toute sa philosophie n’est pas retenue in extenso (tant s’en faut !) comme doctrine officielle, définitive et obligatoire.

Dès que possible, je complète ce billet par une explication de ce qu’est la casuistique (prise en compte du cas par cas) par rapport à cette morale.