Le saviez-vous ?


La béatification de Jean-Paul II est l’occasion de s’intéresser un peu à la sainteté. On pourrait parler de ce qu’elle est exactement (par exemple : un vivant peut-il être « saint » ? Juge-t-on de la sainteté d’un pape sur ses mérites comme chef de l’Eglise, avec un bilan de son action, ou comme « simple » croyant ? etc.).

Mais finalement non. Parlons juste de la prière et des saints.

Cela fait partie des reproches redondants faits par les protestants aux catholiques, et est souvent mal compris des catholiques eux-mêmes. On ne prie pas les saints : on les « sollicite » pour qu’ils intercèdent pour nous.

C’est tout à fait flagrant dans les deux prières les plus fréquentes adressées à des saints :

  • Je vous salue Marie, où il est dit : « Priez pour nous, pauvres pêcheurs »
  • La litanie des saints, qui récite : « Saint(e) XXX, priez pour nous »

Ces textes ne disent jamais « Sainte Marie, nous te prions », par exemple. La prière s’adresse à Dieu seul (dans sa Trinité…). En revanche nous ne prions pas seuls.

On se sent souvent trop petit, trop faible, trop mécréant pour prier. Que vaut notre pauvre prière dans l’immensité des problèmes de l’humanité ? (elle vaut beaucoup, en réalité, mais nous n’en sommes pas toujours convaincus). Face à ce sentiment d’impuissance, de petitesse, nous avons recours à la prière des autres : en récitant la prière de grands croyants (celle de Charles de Foucauld, par exemple), en lisant un psaume.

Ou bien nous demandons à des amis, des proches, des parents, de prier pour nous, avec nous. Cette solidarité admirable de la prière fait partie des grands mystères de la Création, et constitue un signe que nous ne sommes pas seuls au monde.

Etre convaincu, pas forcément de l’efficacité, mais de l’importance de ces prières faites par autrui pour vous, c’est déjà avoir fait la majeure partie du chemin pour comprendre la prière avec les saints.

La vie se continuant après la mort-passage, comment ne pas souhaiter dire à ses proches, comme Thérèse de Lisieux : « je ferai pleuvoir sur vous une pluie de grâces. »

Pour plus de détails techniques, je vous renvoie aussi aux articles Wikipedia Dulie (redirection depuis la recherche « Culte des saints »), Latrie (correspondant au « culte de Dieu »). Les articles anglais équivalents sont peut-être plus explicites, distinguant :

Ce sont effectivement des termes techniques, difficilement signifiants dans notre quotidien. Mais l’existence de deux termes distincts permet au moins de comprendre que l’on ne saurait reprocher les catholiques de mettre sur le même plan Dieu et les saints.

A noter en particulier, la page Dulie confirme que la seule forme de « prière » est bien une prière d’intercession, par laquelle on demande au saint (vivant en Dieu) de prier pour nous.

Voyez encore un autre exemple : cette prière à Dieu par l’intercession de Jean-Paul II, justement.

Ô Sainte Trinité, nous te rendons grâce pour avoir fait don à ton Église du pape Jean-Paul II et magnifié en lui la tendresse de ta Paternité, la gloire de la croix du Christ et la splendeur de l’Esprit d’Amour.

Par son abandon sans condition à ta miséricorde infinie et l’intercession maternelle de Marie, il nous a donné une image vivante de Jésus Bon Pasteur, et nous a indiqué la sainteté, dimension sublime de la vie chrétienne ordinaire et voie unique pour rejoindre la communion éternelle avec Toi.

Par son intercession, accorde-nous, selon ta volonté, la grâce que nous implorons…
animés du vif espoir qu’il soit élevé au plus tôt à l’honneur des autels. Amen.

J’ai de nombreuses fois entendu : « Mieux vaut s’adresser à Dieu [au grand patron] qu’à ses saints ». Voyez que cette prière (car toute demande d’intercession est elle-même une prière, donc un moment que l’esprit et le coeur consacrent à Dieu) s’adresse bel et bien à Dieu.

<update>Merci d’enrichir votre lecture des liens et compléments d’informations fournis par des commentateurs ci-dessous. Mon billet n’est pas suffisant d’un point de vue strictement historique, parce qu’il développe plutôt une question théologique. Le titre du billet est donc faux, en réalité.</update>

Le présent billet est une conséquence directe de celui de Koz au sujet d’une tribune de Kung. La question du célibat des prêtres, et de son apparition dans l’histoire, y est posée notamment dans les commentaires.

Il n’y a donc pas lieu de le contester : c’est le 1er concile du Latran qui, en 1123, pose comme obligation le célibat des prêtres (article Wikipedia sur ce concile, en anglais, bien plus complet que la version française).

Notez au passage que ce concile a lieu après la rupture avec l’Eglise d’Orient, laquelle se produit en 1054 et « fonde » l’Eglise orthodoxe. Celle-ci n’a donc jamais eu, même dans son histoire lointaine, un texte promulguant une telle obligation.

Une fois que ceci est posé, il importe de faire deux choses :

  1. contextualiser cette décision du concile
  2. comprendre ce que signifie le fait qu’une telle décision n’existe pas dès l’origine du christianisme

Pourquoi 1123 ?

Pourquoi pas plus tôt ? Pourquoi pas plus tard ?

L’idée du célibat pour les personnes consacrées à Dieu existe depuis l’origine du christianisme. On trouve dans Matthieu, XIX, 11-12 : « Il leur répondit : Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné. Car il y a des eunuques qui le sont dès le ventre de leur mère ; il y en a qui le sont devenus par les hommes ; et il y en a qui se sont rendus tels eux-mêmes, à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne. »

D’un autre côté, Jésus ne choisit pas comme apôtres des célibataires : Pierre a une famille, et notamment une belle-mère.

Toutefois si le célibat ne constitue pas une obligation dans les premiers temps du christianisme, il est néanmoins fortement valorisé par les Pères de l’Eglise, et il est décidé dès l’origine pour les communautés monastiques. Et il est davantage valorisé dans l’Eglise d’Occident que dans celle d’Orient. Ce ne sont là que des pratiques.

Peu après la rupture entre les deux Eglises commence la réforme grégorienne (fin du XIe siècle) : de grands papes veulent notamment soustraire à l’influence des pouvoirs laïques la désignation des évêques, prêtres, abbés (Robert le Fort, ancêtre des Capétiens et vainqueur des Vikings, est abbé de Marmoutiers) : ces « places » intéressent vivement les seigneurs locaux, et les rois eux-mêmes, pour la richesse terrestre et l’influence qu’elles représentent.

Pendant plusieurs décennies, cette réforme grégorienne signifie une reprise en main de l’Eglise, non pas par le pape, mais par « elle-même » : valait-il mieux laisser les comtes et ducs choisir les prêtres, désigner leurs frères, cousins, bâtards — ou laisser la hiérarchie ecclésiastique organiser elle-même les modes de nomination ? Je ne crois pas qu’il pût y avoir d’autre alternative !

Donc entre 1075 et 1120 environ, par des luttes avec les rois de France et les empereurs germaniques, les papes et les évêques finissent par obtenir un modus vivendi, grâce auquel l’Eglise peut s’organiser, et prendre notamment une série de décisions concernant les conditions d’accès au « statut » de prêtre.

1123 représente le premier concile depuis la rupture d’avec l’Eglise d’Orient. C’est un concile qui décide du célibat des prêtres, non une bulle pontificale : on peut donc considérer que c’est la meilleure manifestation possible d’une expression de l’Eglise (sinon, il faut admettre qu’un référendum et une élection ne sont pas l’expression de la démocratie).

Le début du XIIe siècle réunit les conditions nécessaires à une réflexion ecclésiologique de ce genre, avec l’unification (pour la partie occidentale) indispensable de la « structure ecclésiale ». D’autres périodes antérieures auraient pu satisfaire à cette condition d’unité, mais elles étaient occupées par d’autres débats : les iconoclastes sous Charlemagne, toutes les hérésies (donatisme, arianisme, etc.) sous l’empire romain.

Le célibat des prêtres décidé lors de ce concile n’est pas une mesure isolée : elle est prise dans un ensemble de mesures fixant les conditions et les rites pour l’ordination d’une personne.

Un commentaire d’Authueil au même billet de Koz « explique » que cette mesure a été prise pour éviter la perte des biens ecclésiastiques, éviter qu’ils ne soient perdus dans l’héritage en faveur des enfants de prêtres. C’est une possibilité.

On fait ressortir ainsi la rapacité de l’Eglise, refusant de céder une once de son or et une motte de ses terres.

Voici une autre manière de voir les choses : aux Xe-XIIe siècle, l’Eglise s’enrichit exclusivement par des dons (elle ne fait pas encore des prêts à intérêt…). Par des legs, en échange de prières et de messes, en échange de leur salut en somme, les laïques font des dons à l’Eglise.

Imaginez que votre père a donné la moitié de la terre (dont vous auriez dû hériter) au prêtre de la paroisse. Deux ans plus tard, vous voyez le fils du curé hériter de son père. Dans l’hypothèsue où vous croyez à la vertu des prières de l’Eglise pour le salut de votre père (qui a beaucoup péché), ne préférerez-vous pas (puisque de toute façon la terre en question vous échappe) que ce bien reste à l’Eglise, conformément aux voeux du donateur ?

En outre, les abbayes les plus riches n’étaient pas celles où les pauvres étaient les plus maigres. Lorsqu’on regarde l’ampleur des possessions ecclésiastiques, on évacue généralement l’utilisation qui en était faite, et la fonction sociale essentielle de l’Eglise, cependant que l’Etat, concept inexistant à l’époque, n’assurait aucune subsistance minimale aux plus démunis.

Que signifie pour l’Eglise une décision prise au XIIe siècle ?

Le fait que l’obligation du célibat apparaisse si « tard » dans l’histoire de l’Eglise semble jouer en sa défaveur : cela suggèrerait que les chrétiens qui ont vécu non conformément à cette obligation étaient de mauvais chrétiens. Ou alors il faut admetre qu’on peut vivre sans se plier à cette obligation et être tout de même ami de Dieu…

Il faut bien comprendre que ce genre de position aboutit à une impasse systématique. Car elle pose la question : à quel moment l’Eglise aurait-elle dû cesser d’évoluer ?

  • Au premier siècle ?
  • Au lendemain de la mort des premiers apôtres ?
  • Au lendemain de l’Ascension ?
  • Au lendemain de la Résurrection ?

Sommes-nous bien sûrs que la manière de voir et de s’organiser de ces chrétiens des premiers temps nous conviendraient ? La « pureté évangélique » des premiers temps me semble complètement illusoire. Les lettres de Saint Paul sont là pour en témoigner, de même que les actes des Apôtres : la division, la mésentente — et le besoin d’organisation !!! — se sont fait ressentir dès l’origine, avec la nécessité de s’adapter aux contextes rencontrés.

Les contextes évoluent, l’Eglise s’adapte.

C’est en toutes lettres au commencement des Actes des Apôtres (Ac, I, 16-19) :

15 En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères, le nombre des personnes réunies étant d’environ cent vingt. Et il dit : 16 « Hommes frères, il fallait que s’accomplît ce que le Saint-Esprit, dans l’Écriture, a annoncé d’avance, par la bouche de David, au sujet de Judas, qui a été le guide de ceux qui ont saisi Jésus. 17 Il était compté parmi nous, et il avait part au même ministère. 18 Cet homme, ayant acquis un champ avec le salaire du crime, est tombé, s’est rompu par le milieu du corps, et toutes ses entrailles se sont répandues. 19 La chose a été si connue de tous les habitants de Jérusalem que ce champ a été appelé dans leur langue Hakeldama, c’est-à-dire, champ du sang. »

Bien sûr, tout le monde connaît la version donnée dans les Evangiles. En vérité, on ne connaît que la version de saint Matthieu (Mt XXVII, 3-8) : les autres Evangélistes ne s’attardent pas sur le sort de Judas. Voici ce qu’en dit saint Matthieu :

3 Alors Judas, qui l’avait trahi, voyant qu’il était condamné, fut pris de remords et rapporta les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens, 4 disant : « J’ai péché en livrant un sang innocent. » Ils dirent : « Qu’est-ce que cela nous fait ? À toi de voir ! »

5 Alors, ayant jeté les pièces d’argent dans le sanctuaire, il se retira et alla se pendre.

6 Mais les grands prêtres prirent les pièces d’argent et dirent : « Il n’est pas permis de les mettre dans le trésor, puisque c’est le prix du sang. » 7 Et, après avoir pris une délibération, ils achetèrent avec (cet argent) le champ du potier pour la sépulture des étrangers. 8 C’est pourquoi ce champ fut appelé Champ du sang, (et l’est) encore aujourd’hui.

 

 Nous avons donc à confronter deux sources : les Actes et l’Evangile. Pourquoi préférer l’une à l’autre ? En réalité nous ne le pouvons pas vraiment, et ce qu’il faut en retenir est l’intention que chaque auteur a en nous rapportant ce fait précis.

Toutefois j’ai une certaine suspicion vis-à-vis de Matthieu, à cause de son affection toute particulière pour les scènes tragiques (voire morbides). Ainsi la mort du Christ est racontée chez Matthieu de la manière suivante (Mt XXVII, 50-53) : 

« 50 Jésus poussa de nouveau un grand cri et rendit l’esprit. 51 Et voilà que le voile du sanctuaire se fendit en deux, du haut en bas, la terre trembla, les rochers se fendirent, 52 les sépulcres s’ouvrirent et les corps de beaucoup de saints défunts ressuscitèrent. 53 Et, sortis des sépulcres, après sa résurrection, ils entrèrent dans la ville sainte et apparurent à beaucoup. 54 Le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus, voyant le tremblement de terre et ce qui se passait, furent saisis d’une grande frayeur et dirent : « Vraiment, c’était le Fils de Dieu. »

Alors que saint Luc écrit (Lc, XXIII, 46-47) :

46 Et Jésus clama d’une voix forte : « Père, je remets mon esprit entre vos mains. » Et, ce disant, il expira. 47 Le centurion, ayant vu ce qui s’était passé, glorifia Dieu, disant : « Réellement, cet homme était un juste. »

Matthieu aime les effets de manche. Le suicide de Judas est éminemment dramatique et plein d’enseignements. Mais dans les Actes, c’est saint Pierre lui-même qui parle…

Je vous laisse bien évidemment vous faire votre propre opinion.

Rappelons que les Evangiles ne sont pas une chronique historique de l’histoire de Jésus. L’Evangile est un genre littéraire qui se définit (en gros) comme étant une biographie de Jésus visant à démontrer qu’il est le Messie, le fils de Dieu. Donc pour toute scène racontée par un évangéliste, la question  à se poser n’est pas : « Est-ce vrai ou faux ? » mais : « Pourquoi il me raconte ça ? En quoi cela montre-t-il que Jésus est le fils de Dieu ? »

Concernant le suicide de Judas, l’intention de saint Matthieu est évidente : il insiste sur le poids insupportable du remords, et nous esquisse une figure hugolienne.

N’en déduisons pas que les Actes sont plus « historiques » (ils sont une source historique, évidemment) — c’est un autre genre littéraire, avec un autre objectif, mais il convient tout autant de se demander en les lisant : « Pourquoi me raconte-t-il ça ? » Car rien n’est gratuit, et si cette anecdote ne servait pas son propos, il n’aurait pas pris la peine de la rappeler, même si saint Pierre lui-même l’avait effectivement mentionné.

Il me semble — mais c’est moins patent que pour le récit du suicide — que l’accident de Judas pourrait se lire comme un châtiment divin, avec l’idée qu’il serait impossible, insupportable qu’une telle trahison demeure impunie. Cela dit, les mots de saint Pierre sont beaucoup trop neutres pour que je me sente autorisé à avancer cette interprétation « à coup sûr ».

J’entame une petite série « Le saviez-vous ? » sans grande prétention. D’ailleurs, je commence petitement.

Jusqu’au début du XVIIIe siècle, le roi touchait les écrouelles (maladies de peau) pour les guérir (cf. ce livre sur le sujet) en prononçant les mots : « Le roi te touche, Dieu te guérit. »

Sous Louis XV (1715-1774), la formule est devenue : « Le roi te touche, Dieu te guérisse. » Toute la rationalisation engagée par l’esprit des Lumières a, plus ou moins directement, engagé à plus de prudence…

La différence est la même entre « Amen » et « Ainsi soit-il ». Amen signifie plutôt « Ainsi est-il », ou « En vérité » (d’où les alternatives dans certaines traductions des Evangiles, pour les paroles de Jésus : « Amen, amen, je vous le dis » et « En vérité je vous le dis »).

Donc lorsque dans la liturgie vous êtes amenés à prononcer le mot « Amen », cela devrait signifier pour vous quelque chose comme : « Ca, c’est bien vrai ! » C’est une affirmation de foi, et non une expression de souhait.

Ce qui n’a l’air de rien. Mais lorsque le prêtre vous bénit, ça prend tout de même une autre signification !