Eglise


Aujourd’hui, les Français sont en train de voter pour désigner leur nouveau président de la République, avec selon toutes les apparences la victoire de François Hollande.

C’est l’occasion de revenir sur les semaines passées et différentes réactions qu’elles ont fait germer en moi, mais plus généralement dans l’électorat catholique

Que choisit-on ?

On a longuement débattu sur les méfaits de chacun des deux candidats : rejeter l’étranger (ou toutes autres sortes de boucs émissaires : le chômeur, le profiteur des allocs, le musulman, etc.), ou fragiliser le vieillard et le futur nouveau-né ? Certains ont choisi l’abstention, ne pouvant se résoudre à ce choix de Sophie.

D’autres, dont Koz, ont généralement décidé de hiérarchiser les différents poids de la balance, et estimer – la rage au coeur parfois – que le vieillard et l’embryon pesaient plus lourd.

Pourtant l’élection ne va pas désigner le gouvernement, ni même le chef de ce gouvernement : il va décider le président de la République, qui est censé n’être rien d’autre que « le garant des institutions », l’incarnation de l’Etat. Autrement dit, du point de vue constitutionnel, c’est plus une figure institutionnelle que politique.

Certes, Sarkozy a de fait dirigé la politique française depuis 5 ans, mais cela ne signifie pas que son successeur, non plus que les Français en général, soient liés par cette stratégie.

Bien sûr, je suis lucide : le président a le plus souvent un rôle important dans les différentes actions politiques menées en France. Pourtant il n’est rien sans un gouvernement, qui dépend lui-même de l’assemblée.

Bien sûr, on peut penser que si la France vote pour François Hollande, elle lui donnera dans la foulée une majorité législative et donc un gouvernement prêt à appliquer son programme. Pourtant, institutionnellement ce n’est pas inscrit dans le marbre, et un vote n’engage pas l’autre.

Tout ça pour dire qu’un catholique peut ne pas mériter d’être voué aux gémonies par son curé pour avoir voté à gauche aux présidentielles : il a désigné celui qui lui semble le plus à même de représenter la France, pas celui qui va la gouverner.

Pourquoi les catholiques sont-ils si peu à gauche ?

J’ai entendu et lu cette question de manière récurrente. La dernière en date ici : « Il me semble que le Christ prônait la modestie, la générosité, la compassion (notamment envers les pauvres et les vagabonds), la méfiance envers les richesses terrestres et repoussait les « marchands du temple ». Il me semble également que la présidence de Nicolas Sarkozy se basait sur d’autres principes. »

Au passage : cette remarque sur le fait que « le Christ était plutôt de gauche » vient plutôt de gens de gauche, qui ne sont généralement pas chrétiens.

Maintenant, imaginons un homme qui se dit de droite, mais qui ira dire à l’UMP : « Il faut accepter le mariage homo, l’euthanasie et le mariage homosexuel ». Je doute fortement que l’UMP lui répondra : si vous affirmez ça, vous n’êtes pas de droite ». En réalité, si l’homme prône par ailleurs le libre échange, la responsabilisation, la diminution des aides sociales ou le « vrai travail », il sera le bienvenu avec ses désaccords.

Maintenant, voyez ce qui se passe avec des gens qui se disent de gauche mais par ailleurs demandent une politique moins favorable à l’avortement, à une mise en équivalence du mariage homosexuel, et à l’euthanasie. Ces gens sont les Poissons roses. Et vous pouvez lire ici (blog de Sébastien Gros) ou là (article de Rue89) ce qu’en disent d’autres gens de gauche (commentaires sur Rue89) :

  • C’est pas demain que je les appellerais « camarades ».
  • cathos de gauche j aime pas trop , c est comme anarchomodem difficile à cerner.
  • Mes parents étaient des cathos de gauche. Ils ont fini par comprendre qu’il fallait être soi catho soi de gauche. Les personnages décrits dans cet article sont les idiots utiles d’une église catholique irrémédiablement de droite.
  • Ca sent plutôt les évangélistes tant sur le discours que sur le symbole,
    Ces gens sont de vrais danger pour la république, il vaudrait mieux ne pas les laisser infiltrer le PS
  • Et ça ressemble aussi à une grand cellule de soutien psychologique : enfant trisomique ? Vieux parent à la maison ? Libido pressante ? Ne vous inquiétez pas, on va vous envoyer quelqu’un qui va vous parler et tout ira bien après.

Autrement dit : les catholiques ont du mal à être de gauche parce que la gauche se définit elle-même à la fois sur les choix sociaux (redistribution des richesses) et sociétaux (euthanasie, avortement, mariage homosexuel). Donc elle ne veut pas de ces gens qui se prétendent de gauche mais n’adhèrent pas à la deuxième partie.

Résultat : on se retrouve à droite sans adhérer à la vision économique de la droite…

Du vote au choix, en passant par la liberté

Les commentateurs sur Rue89 dénonçaient une hypocrisie du discours des Poissons Roses. Pour ma part, j’y ai trouvé une démarche intéressante : plutôt que d’écrire « Nous sommes contre l’avortement », ils disent « Nous voulons faire en sorte que la jeune fille enceinte ait la possibilité de garder son enfant si elle le souhaite ».

Décryptant aisément ce qui serait le message d’une Eglise catholique rétrograde, conservatrice, et pro-life, les commentateurs réclament : « Dites carrément que vous êtes contre l’avortement, ce sera plus honnête. »

Pourtant la question mérite qu’on s’y arrête.

Toute la dialectique de la gauche aujourd’hui porte sur la liberté, la possibilité du choix de chacun d’être maître de sa vie : ainsi le vieillard se sentant décrépir, perdre toute « dignité », devrait avoir la possibilité de choisir de mourir.

De même, la jeune fille de 15 ans vivant dans une famille nourrie au RSA, n’ayant pas les moyens de garder son bébé, doit pouvoir choisir de demander une IVG.

C’est tout le sens de cette promesse du « droit à mourir dans la dignité » : choisir.

Pourtant il n’y a de choix que s’il s’exerce en toute liberté.

Où est la liberté de la personne âgée qui se sent à charge, qui a le sentiment de « ne plus servir à rien » et qu’elle pèse sur sa famille comme le cafard de Kafka pesait sur la sienne ?
(je n’avais jamais pensé à La Métamorphose comme grille de lecture possible sur la question de l’euthanasie avant d’écouter tout récemment sur France Culture une émission  dont je ne retrouve pas trace).

Où est la liberté de la jeune fille qui demande l’avortement parce que de toute façon — il n’est pas possible de le garder ?

Le discours des Poissons Roses propose (il me semble) non pas d’interdire l’avortement mais de donner les conditions possibles d’un choix réel aux personnes qui envisagent d’y avoir recours.

Sur l’euthanasie (pardon : le droit de mourir dans la dignité), le propos est un peu différent puisque la loi n’est pas encore passée : mais la démarche me semble la même. Pour qu’une personne âgée, infirme ou diminuée, puisse poser un choix, encore doit-elle se sentir accompagnée, aimée, chérie.

J’ai été terrifié par un des commentateurs de Rue89 :

Ils sont contre l’euthanasie : « Les personnes en fin de vie, même malades, sont une richesse pour la collectivité.
ils sont complètement barges tu veux dire

Donc une personne en fin de vie, paraplégique par exemple, aura en face d’elle une personne considérant qu’elle n’est pas une richesse pour la collectivité. Bien sûr qu’elle demandera à mourir. Où sera son choix ? Où sera sa liberté ?

Je précise au passage que je n’ai pas de commentaire à faire sur la question de l’homosexualité au sein de l’Église : elle n’a à ce jour pas un discours satisfaisant à proposer pour justifier sa position. Par « discours satisfaisant », j’entends un discours qu’un homosexuel, qui souhaite se marier et adopter des enfants, soit prêt à entendre.

Le précédent billet, l’émission qu’il évoque et le salutaire commentaire qu’il a provoqué, me donnent encore beaucoup à penser.

Dans les propos de Mme Lacroix-Riz, durant l’émission, la question des motivations m’a singulièrement frustré : pourquoi le Vatican s’est-il lancé dans une entreprise de sauvetage des anciens nazis ? quel intérêt y a-t-il trouvé ? en quoi cela pouvait-il correspondre à ses missions ou à ses intérêts ?

Mme Lacroix-Riz y répond en partie par : les Etats-Unis payaient pour cela (le lien entre la sauvegarde des intérêts américains pour les capitaux placés en Allemagne, et l’expatriation organisée des nazis, m’échappe encore un peu). J’avoue que je ne suis pas pleinement satisfait de cette explication, qui me semble insuffisante.

En revanche j’ai appris, grâce à Mme Lacroix-Riz, que dès l’été 1941 (avec une clairvoyance étonnante, d’ailleurs, puisqu’à cette date l’attaque de Pearl Harbor n’a pas eu lieu et les Américains ne sont pas vraiment entrés en guerre — et la bataille de Moscou n’a pas commencé), le Vatican, pressentant la fin de la guerre et la défaite des Allemands, commence à tisser des réseaux, via la Croatie, pour préparer l’expatriation des nazis à la fin de la guerre, comme cela avait également été fait en 1917-1918, pour ces mêmes Allemands, à l’issue de la première Guerre mondiale.

J’ignore si, en dehors de 1918 et 1945, le Vatican s’est illustré par d’autres organisations de filières d’exil, mais si je comprends bien, en 1941-1942 il renoue avec une tradition de sauvetage des vaincus. Cela, je le comprends mieux : sauver les vaincus d’une « justice de vainqueurs » (l’association des deux termes laisse dubitatif).

Ceci est pure extrapolation de mon cerveau — je le précise — mais je n’ai pas grand mal à imaginer le Vatican souhaitant jouer un rôle, en 1918 comme en 1941, pour soustraire des vaincus à ce qui ressemblerait davantage à une vengeance qu’à une justice.

D’où mise en place de filières pour en faire bénéficier les Allemands.

Certes, ceux de 1945 ne sont pas ceux de 1918 : ce sont des criminels de guerre, des criminels contre l’Humanité. Mais en 1941-1942, le crime de guerre n’existe pas : ce concept (et l’autre) seront élaborés lors des procès de Nuremberg, en 1945. Les Allemands qu’on se prépare à sauver sont certainement un peuple en guerre — comme le sont ceux d’en face — ils ont certainement tué des gens (moins qu’en 1914-1918, d’ailleurs), mais si vous partez du principe qu’une justice de vainqueurs n’est pas une justice, et justifie qu’on s’efforce de soustraire ceux qui risquent d’en être les victimes, cela se comprend mieux.

Donc mise en place de filières pendant la guerre.

Arrive 1945. Les Allemands fuient, certains s’adressent auxdites filières. Parmi eux, il y d’authentiques soldats (tous ne sont pas des « criminels de guerre » tels que l’histoire a ensuite défini ce crime), et d’autres non. A condition d’avoir eu une connaissance complète du dossier (les camps, etc.), il aurait fallu choisir entre :

  1. fermer complètement les filières
    éventuellement en remettant en cause le principe même selon lequel les vaincus ne méritaient pas de subir la justice des vainqueurs
  2. instruire un dossier sur chaque personne qui demandait à en bénéficier, pour distinguer le « bon grain » de l’ivraie
    oui, le bon grain désigne là des meurtriers, en temps de guerre

Revenons un peu sur terre. J’ai extrapolé, j’en conviens. Je n’ai fait aucune recherche approfondie (pour l’instant), contrairement à l’invitation de Modeste Im-Pie. Inutile de débattre sur les intentions que j’attribue aux uns et aux autres.

Ce qu’il reste principalement, en terme de faits, c’est :

  1. en 1941, l’Église ne projette que de refaire ce qu’elle a déjà fait en 1918 (et, pour ce que j’en sais, personne ne lui a reproché ces aides à l’exil de 1918)
  2. lorsque s’organisent ces filières, le crime de guerre n’a pas d’existence juridique, et surtout conceptuelle : on a des pays en guerre, des soldats qui se tuent mutuellement. Sauver les vaincus de la toute-puissance des vainqueurs n’est pas en soi une mauvaise idée.

N’est-ce pas une intéressante remise en perspective ?

Je ne suis pas en train de prétendre que le Vatican a eu raison de permettre ainsi aux nazis de fuir la justice internationale. Je me demande simplement si, le faisait, il montrait réellement par là être corrompu jusqu’à la moëlle par une sorte d’esprit du Mal.

Sur France Culture, le dimanche matin, c’est religion : c’est l’occasion d’entendre parler, témoigner, enseigner, des orthodoxes, des protestants, des Juifs. Le temps dévolu aux catholiques est la messe, à 10 h.

Il m’arrive souvent d’ouvrir la radio avant 10 h pour écouter les représentants d’autres religions parler de leur vie spirituelle et délivrer leurs enseignements. Avant toute tentative de syncrétisme et œcuménisme, c’est le désir de mieux connaître ceux qui sont différents de moi, qui m’y incite.

Au milieu de tout cela s’insère la partie Divers aspects de la pensée contemporaine, qui, dans son contexte (entre « l’émission juive » et « l’émission catholique ») se présente plus comme de la pensée athée (franc-maçonnerie, etc.) que comme une simple émission de philosophie.

Notons au passage que la notion d’athéisme s’inscrit donc comme un courant religieux à part entière, ou plutôt comme une prise de position sur la question de l’existence de Dieu.
Pourtant les athées ont généralement du mal à se situer sur le même plan que les Juifs, les musulmans ou les catholiques : pour eux il y aurait plutôt le groupe des croyants d’un côté, et eux de l’autre.

Mais pourquoi pas ? Pourquoi ne pas laisser la parole à des penseurs athées juste avant la messe, pour expliquer leur propre chemin de vie.
Sauf que ce matin le dossier traité avait quelque chose d’extrêmement pernicieux. Le dossier portait sur la libre pensée, et une historienne, Annie Lacroix-Riz, était invitée pour parler du rôle du Vatican dans le sauvetage des criminels de guerre en 1945.

J’ai une fâcheuse tendance à penser qu’à 9h45, le dimanche matin, ce sont majoritairement des catholiques qui ouvrent la radio pour ne pas rater le début de la messe. Et c’est donc à eux que s’adressait cette émission parlant des ténèbres du Vatican.

Soyons précis : je ne souhaite pas d’enterrer des dossiers nauséabonds dans l’histoire de l’Eglise. Mais les aborder dans les minutes qui précèdent la messe, je trouve cela agressif. Imaginez de l’enterrement d’un grand-père odieux, tout le monde en profite pour étaler ses rancœurs au micro pendant la cérémonie. Les rancœurs justifiées doivent pouvoir trouver un terrain d’expression — mais pas à ce moment-là.

Ensuite, au milieu d’émissions religieuses, cette historienne (communiste — mais ce n’est pas un reproche ! au contraire : ça l’inscrit bien dans les interventions franc-maçonnes et autres. Mai cela aurait pu être dit pendant l’émission), cette historienne, donc, arrive avec des faits, donc avec une vérité historique que les auditeurs n’étaient pas en mesure de contester.
La nature de son discours pose question : est-elle là avec une objectivité historiciste, ou avec la volonté de dénoncer quelque chose ?

Le sujet lui-même (Vatican et IIIe Reich), fortement controversé, aurait dû donner lieu à une controverse (avec d’autres historiens) ou se passer à un autre moment de la journée. Ou les deux, d’ailleurs.

N’étant pas spécialiste de la période, je suis dans l’incapacité de critiquer les faits qu’elle a pu énoncer. En revanche je tiens à critiquer la manière qu’elle a eu de les mettre en perspectives.

Ainsi, elle évoque le rôle de la Croatie comme Etat-pivot parfait pour la politique vaticane en faveur du IIIe Reich. Et elle mentionne en particulier le rôle de l’archevêque de Zagreb, Mgr Stepinac, qui, à l’entendre, aurait co-organisé l’élimination de centaines de milliers de juifs, en accord avec le n°1 du régime, Ante Pavelić.

Il s’agit de sauver les criminels de guerre […] et pas seulement les Allemands. […] Je pense en particulier au cas de la Croatie.
La Croatie, c’est l’Etat oustachi, c’est-à-dire un Etat qui est peut-être l’Etat idéal du Vatican puisque le mouvement oustachi s’est constitué en Yougoslavie, en l’occurrence en Croatie, dès 1929, et en liaison étroite à toutes les étapes avec le Vatican. Or cet Etat chéri est un Etat criminel, d’une criminalité qui bat à peu près tous les records puisque […] dans les six premiers mois [après son installation, en 1941, par les nazis], il a déjà liquidé à peu près 600.000 Serbes, un nombre aussi considérable de Juifs, et c’est l’Etat chéri du Vatican [bis repetita], dirigé d’une part par Ante Pavelić, d’autre part — car c’est le deuxième personnage de l’Etat — par Stepinac, l’archevêque de Zagreb, que d’ailleurs […] Jean-Paul II a béatifié avant de le canoniser en 1998.

Cela fait beaucoup de coups de massue juste avant la messe dominicale, j’espère que vous en conviendrez.

Donc je suis allé faire un petit tour rapide sur Wikipedia, et j’y constate :

  1. dans l’article Etat indépendant de Croatie, Pavelic est bien mentionné, mais Stepinac pas du tout
  2. dans l’article consacré à l’archevêque, on comprend fort bien que Stepinac était pour une indépendance de la Croatie, estimant que les peuples croate et serbe étaient trop différents l’un de l’autre pour réussir à vivre ensemble, mais qu’il a ensuite condamné les massacres.

Ce deuxième article Wikipedia s’appuie sur un article de Finkelkraut (1998) pour reprendre la citation suivante :

« Tous les hommes et toutes les races sont des enfants de Dieu ; tous sans distinction. Ceux qui sont Gitans, Noirs, Européens ou Aryens ont le même droit de dire Notre père qui êtes aux cieux. Pour cette raison, l’Église catholique a toujours condamné, et condamne toujours, toute injustice et violence au nom des théories de classe, de race ou de nationalité. Il n’est pas possible de persécuter les Gitans et les Juifs parce qu’ils sont supposés être de race inférieure » (homélie de Mgr Stepinac, 24/10/1942)

Il mentionne également que « le Dr. Amiel Shomrony, alias Emil Schwartz, secrétaire personnel de Miroslav Šalom Freiberger, grand rabbin de Zagreb jusqu’à en 1942, a déclaré ultérieurement qu’il considérait que Mgr Stepinac avait fait de son mieux pour les Juifs pendant la Guerre. »

Enfin, l’article se prolonge sur les persécutions contre l’Église catholique lors du régime communiste de Tito mis en place après la deuxième guerre mondiale. Il est fort probable que le polonais Jean-Paul II a été particulièrement sensible à cette deuxième partie de sa vie.

Ce qu’il faut bien comprendre également dans les cas de béatification/canonisation (et je parle plus généralement, en abandonnant le seul cas de Mgr Stepinac), c’est que la possibilité de la rédemption après un passé damnable, peut être intégrée dans la validité d’une canonisation. Oui, un criminel de guerre peut se convertir, regretter amèrement son passé et être accueilli par Dieu au jour de sa mort — c’est un des principaux messages délivrés par Jésus, aussi déplaisant cela nous soit-il.

Mais pour en revenir à l’émission faite avec Annie Lacroix-Riz, je ne conteste pas les faits énoncés. Mais sa manière de les formuler laissait entendre qu’il n’y avait aucun doute sur la culpabilité de tout ce petit monde. Or l’article Wikipedia — et on peut évidemment contester son contenu ! — atteste que tout le monde n’est pas d’accord, et que les propos tenus sur France Culture étaient bien un certain éclairage sur le passé de l’Église catholique, éclairage donné par une personne manifestement hostile à l’Église catholique, sans ce cela ait été dit à aucun moment.

Ce contexte en vient à invalider toute l’émission, tout le contenu de l’émission, dont j’ai envie de contester l’objectivité d’un bout à l’autre. C’est dommage !

Mon précédent billet était confus, révélateur sans doute d’une difficulté de ma part à comprendre, non pas le sentiment de citadelle assiégé de certains coreligionnaires, mais de mon propre état.

Je pense avoir posé une nouvelle pierre dans cette compréhension.

Je crois que les catholiques français d’aujourd’hui ont le sentiment d’être dans un Etat de tradition chrétienne, où la spiritualité et la religiosité sont progressivement grignotés.

Je considère pour ma part, au regard de l’ignorance complète des personnes que je fréquente vis-à-vis de la religion chrétienne et de l’Eglise catholique, que nous sommes dans un pays athée mais largement bienveillant, et que je suis membre d’une religion minoritaire.

L’histoire de la France est sans doute catholique (le nombre des églises en témoigne), mais nos contemporains ne sont pas dépositaires de cette mémoire. Et ce n’est pas que strictement religieux : si le Tétramorphe est une question au concours d’entrée de l’Ecole du Louvre (quel animal représente saint Marc ? qui est l’aigle ? est-ce un ange ou un homme ?), c’est que l’aspect culturel strict est perdu.

Reste évidemment un terreau, des valeurs morales communes, etc. Ma problématique n’est pas de savoir ce qu’il reste du passé chrétien chez les Français d’aujourd’hui, mais comment un catholique de nos jours doit considérer la société française pour grandir en son sein.

Et il m’apparaît évident qu’il est plus fructueux, pour tous, qu’il se considère simplement comme minoritaire, non représentatif — et non comme un fils spolié de son héritage.

Nous ne sommes alors plus dans une citadelle assiégée (dont nous préserverions les derniers trésors), mais dans une terre de mission. Nous ne sommes plus martyrs, nous sommes apôtres. Belle mission que Dieu nous confie là !

<update>Merci d’enrichir votre lecture des liens et compléments d’informations fournis par des commentateurs ci-dessous. Mon billet n’est pas suffisant d’un point de vue strictement historique, parce qu’il développe plutôt une question théologique. Le titre du billet est donc faux, en réalité.</update>

Le présent billet est une conséquence directe de celui de Koz au sujet d’une tribune de Kung. La question du célibat des prêtres, et de son apparition dans l’histoire, y est posée notamment dans les commentaires.

Il n’y a donc pas lieu de le contester : c’est le 1er concile du Latran qui, en 1123, pose comme obligation le célibat des prêtres (article Wikipedia sur ce concile, en anglais, bien plus complet que la version française).

Notez au passage que ce concile a lieu après la rupture avec l’Eglise d’Orient, laquelle se produit en 1054 et « fonde » l’Eglise orthodoxe. Celle-ci n’a donc jamais eu, même dans son histoire lointaine, un texte promulguant une telle obligation.

Une fois que ceci est posé, il importe de faire deux choses :

  1. contextualiser cette décision du concile
  2. comprendre ce que signifie le fait qu’une telle décision n’existe pas dès l’origine du christianisme

Pourquoi 1123 ?

Pourquoi pas plus tôt ? Pourquoi pas plus tard ?

L’idée du célibat pour les personnes consacrées à Dieu existe depuis l’origine du christianisme. On trouve dans Matthieu, XIX, 11-12 : « Il leur répondit : Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné. Car il y a des eunuques qui le sont dès le ventre de leur mère ; il y en a qui le sont devenus par les hommes ; et il y en a qui se sont rendus tels eux-mêmes, à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne. »

D’un autre côté, Jésus ne choisit pas comme apôtres des célibataires : Pierre a une famille, et notamment une belle-mère.

Toutefois si le célibat ne constitue pas une obligation dans les premiers temps du christianisme, il est néanmoins fortement valorisé par les Pères de l’Eglise, et il est décidé dès l’origine pour les communautés monastiques. Et il est davantage valorisé dans l’Eglise d’Occident que dans celle d’Orient. Ce ne sont là que des pratiques.

Peu après la rupture entre les deux Eglises commence la réforme grégorienne (fin du XIe siècle) : de grands papes veulent notamment soustraire à l’influence des pouvoirs laïques la désignation des évêques, prêtres, abbés (Robert le Fort, ancêtre des Capétiens et vainqueur des Vikings, est abbé de Marmoutiers) : ces « places » intéressent vivement les seigneurs locaux, et les rois eux-mêmes, pour la richesse terrestre et l’influence qu’elles représentent.

Pendant plusieurs décennies, cette réforme grégorienne signifie une reprise en main de l’Eglise, non pas par le pape, mais par « elle-même » : valait-il mieux laisser les comtes et ducs choisir les prêtres, désigner leurs frères, cousins, bâtards — ou laisser la hiérarchie ecclésiastique organiser elle-même les modes de nomination ? Je ne crois pas qu’il pût y avoir d’autre alternative !

Donc entre 1075 et 1120 environ, par des luttes avec les rois de France et les empereurs germaniques, les papes et les évêques finissent par obtenir un modus vivendi, grâce auquel l’Eglise peut s’organiser, et prendre notamment une série de décisions concernant les conditions d’accès au « statut » de prêtre.

1123 représente le premier concile depuis la rupture d’avec l’Eglise d’Orient. C’est un concile qui décide du célibat des prêtres, non une bulle pontificale : on peut donc considérer que c’est la meilleure manifestation possible d’une expression de l’Eglise (sinon, il faut admettre qu’un référendum et une élection ne sont pas l’expression de la démocratie).

Le début du XIIe siècle réunit les conditions nécessaires à une réflexion ecclésiologique de ce genre, avec l’unification (pour la partie occidentale) indispensable de la « structure ecclésiale ». D’autres périodes antérieures auraient pu satisfaire à cette condition d’unité, mais elles étaient occupées par d’autres débats : les iconoclastes sous Charlemagne, toutes les hérésies (donatisme, arianisme, etc.) sous l’empire romain.

Le célibat des prêtres décidé lors de ce concile n’est pas une mesure isolée : elle est prise dans un ensemble de mesures fixant les conditions et les rites pour l’ordination d’une personne.

Un commentaire d’Authueil au même billet de Koz « explique » que cette mesure a été prise pour éviter la perte des biens ecclésiastiques, éviter qu’ils ne soient perdus dans l’héritage en faveur des enfants de prêtres. C’est une possibilité.

On fait ressortir ainsi la rapacité de l’Eglise, refusant de céder une once de son or et une motte de ses terres.

Voici une autre manière de voir les choses : aux Xe-XIIe siècle, l’Eglise s’enrichit exclusivement par des dons (elle ne fait pas encore des prêts à intérêt…). Par des legs, en échange de prières et de messes, en échange de leur salut en somme, les laïques font des dons à l’Eglise.

Imaginez que votre père a donné la moitié de la terre (dont vous auriez dû hériter) au prêtre de la paroisse. Deux ans plus tard, vous voyez le fils du curé hériter de son père. Dans l’hypothèsue où vous croyez à la vertu des prières de l’Eglise pour le salut de votre père (qui a beaucoup péché), ne préférerez-vous pas (puisque de toute façon la terre en question vous échappe) que ce bien reste à l’Eglise, conformément aux voeux du donateur ?

En outre, les abbayes les plus riches n’étaient pas celles où les pauvres étaient les plus maigres. Lorsqu’on regarde l’ampleur des possessions ecclésiastiques, on évacue généralement l’utilisation qui en était faite, et la fonction sociale essentielle de l’Eglise, cependant que l’Etat, concept inexistant à l’époque, n’assurait aucune subsistance minimale aux plus démunis.

Que signifie pour l’Eglise une décision prise au XIIe siècle ?

Le fait que l’obligation du célibat apparaisse si « tard » dans l’histoire de l’Eglise semble jouer en sa défaveur : cela suggèrerait que les chrétiens qui ont vécu non conformément à cette obligation étaient de mauvais chrétiens. Ou alors il faut admetre qu’on peut vivre sans se plier à cette obligation et être tout de même ami de Dieu…

Il faut bien comprendre que ce genre de position aboutit à une impasse systématique. Car elle pose la question : à quel moment l’Eglise aurait-elle dû cesser d’évoluer ?

  • Au premier siècle ?
  • Au lendemain de la mort des premiers apôtres ?
  • Au lendemain de l’Ascension ?
  • Au lendemain de la Résurrection ?

Sommes-nous bien sûrs que la manière de voir et de s’organiser de ces chrétiens des premiers temps nous conviendraient ? La « pureté évangélique » des premiers temps me semble complètement illusoire. Les lettres de Saint Paul sont là pour en témoigner, de même que les actes des Apôtres : la division, la mésentente — et le besoin d’organisation !!! — se sont fait ressentir dès l’origine, avec la nécessité de s’adapter aux contextes rencontrés.

Les contextes évoluent, l’Eglise s’adapte.

J’ai regardé récemment Sister Act (oui, j’avais le choix entre Gran Torino et Sister Act, mais quand c’est pour faire du repassage, j’ai besoin de n’être pas trop sollicité intellectuellement).

J’ai découvert que s’y étaient glissées (sans aucune mauvaise intention) deux idées très fausses et très répandues.

1. Le couvent n’est pas un refuge pour jeunes femmes effrayées

On y entend Maggie Smith (la mère supérieure) expliquer à Woopie Goldberg que les habits des religieuses ne les protègent plus des dangers de ce monde, mais que les murs du couvent peuvent encore assumer ce rôle.

Cette affirmation laisse entendre que les religieuses qui sont venues ici ont, d’une certaine manière, été repoussées ou effrayées par le monde jusque dans le refuge du couvent, pour y trouver enfin asile.

L’Eglise ne refuse pas l’asile quand on le lui demande — sauf s’il se voile de l’apparence d’une vocation. Les couvents et les séminaires, même si on admet l’idée qu’ils puissent être « en crise » (concept à définir, d’ailleurs), n’acceptent pas n’importe qui pour gonfler leurs effectifs.

Cela ne signifie pas qu’il y ait un filtre comme dans les lycées cherchant à obtenir du 100% d’obtention au bac. Mais il faut que la personne qui y pénètre s’y sente appelée.

Ce n’est pas par le refus de certaines réalités que les religieux et religieuses entrent au couvent, mais par le choix d’autres réalités. La dynamique en est toute différente.

Du reste, dans le film, aucune des bonnes soeurs du couvent en question ne laisse percer le moindre signe de crainte envers le monde extérieur. Comme quoi le ton général n’en est pas si erroné. Mais comme cela correspond à un certain regard porté sur les couvents, que j’ai déjà rencontré, je tenais à le signaler.

L’Eglise ne sert pas « à quelque chose » : elle est au service

Ensuite, il y a dans le film un basculement dans la vie du couvent, lorsque les soeurs se mettent à entrer en contact avec la population alentour.

Il est vrai que le quartier est pauvre, défavorisé, sale, les jeunes y semblent désoeuvrés et laissés à eux-mêmes. Bref, des personnes qui prétendent se consacrer à Jésus (et donc aux autres : Cf. Mt, XXV, 34 et suiv.) ont mieux à faire qu’à rester enfermées chez elles, bien au chaud.

De fait, lorsqu’on fait le bilan de l’histoire de l’Eglise, on peut être tenté d’évaluer ce qu’elle a fait de bien, et ce qu’elle a fait de mal. Pour en conclure : voilà toute son histoire dans les siècles passés. On ira donc ainsi de l’inquisition au CCFD (quand on aura la bonté ou l’honnêteté de voir un lien entre l’Eglise et le CCFD, ce qui n’est pas toujours évident).

Sauf que

Sauf que l’Eglise n’est pas là pour « faire quelque chose » : elle est là pour transformer ce qui existe.

Pour le comprendre, il faudrait déjà avoir une vision claire de ce qu’est l’Eglise. Pour l’instant, je vais en rester à ce que je disais dans ce billet : L’Eglise est la manière qu’ont ceux qui croient et Jésus de l’aimer et le prier, d’une manière qui a pris une certaine forme dans le temps (l’histoire de l’Eglise, avec l’élaboration progressive des institutions, etc.).

(je précise bien que ce n’est pas là tout ce qu’est l’Eglise — mais c’est déjà une façon de s’en approcher)

L’Eglise émane d’une volonté de Jésus (sa dénomination, quelle que soit la projection qu’Il en faisait, est bien présente dans les Evangiles), et d’un besoin de ses fidèles, qui voient bien qu’on ne peut être un bon chrétien en restant seul.

L’Eglise, c’est la communauté des croyants qui se donnent les moyens d’exister comme communauté (en commençant par s’efforcer de définir qui en fait partie ou non, par exemple).

C’est pour cela que l’Eglise existe : pour permettre à toute personne qui veut suivre le Christ d’être vraiment chrétienne, de grandir dans la foi, de rencontrer Dieu.

L’Eglise ne sert à rien

Pour comprendre en quoi (de quelle manière) elle intervient au premier chef dans l’histoire de l’humanité, on peut se rappeler (pour ceux qui la connaissent déjà) ou découvrir cette sorte de parabole (il y a plusieurs variantes — je vais faire court) :

Trois artisans sur un chantier au XIIIe siècle, faisant rigoureusement le même travail. On demande au premier : « Que fais-tu ? — Moi ? Je frappe  sur une pierre avec une masse ». Puis au second, qui répond : « Je taille une pierre ». Et le troisième : « Je prends part à la construction d’une cathédrale ».

L’Eglise, comme communauté des chrétiens, est là pour que chacun voit chaque acte de sa vie de tous les jours, transformé par la foi. (Et quand je parle de « communauté », cela relève plutôt de la terminologie musulmane avec la notion de communauté des croyants : la Bible et l’histoire de l’Eglise parlent plutôt de peuple de Dieu, peuple de baptisés)

C’est à cette aune-là, en tant qu’elle facilite l’accès à Dieu et transforme le quotidien de chacun de ses membres, qu’elle doit être évaluée dans sa dimension historique.

On me dira alors : « Aujourd’hui, elle semble plutôt un obstacle à beaucoup, un rempart entre Dieu et les hommes ».

Il est possible qu’elle semble être cela. Mais je ferai tout de même trois remarques :

  1. Ceux à qui elle semble rempart, qui sont-ils, à une époque ou 58% des « catholiques » croient à la résurrection du Christ ? Qu’attendent-ils de l’Eglise si déjà ils n’attendent rien de Dieu ?
  2. Ce qu’est l’Eglise aujourd’hui s’est élaboré en réaction de protection face à des dangers anciens (chacun des dogmes est une manière de clore des débats qui divisaient plus la communauté des chrétiens qu’ils ne lui apportaient une meilleure connaissance de Dieu)
  3. Que l’Eglise puisse paraître un obstacle pour certain, ses principaux membres (évêques, prêtres) en sont conscients et cherchent de nouvelles voies pour redevenir le chemin vers Dieu. Mais ces voies ne s’inventent pas en quelques mois, et leur justesse ne peut être évaluée par des critères issus simplement de la société « civile et laïque ».

L’Eglise sert

En étant membre de l’Eglise, le chrétien approfondit sa foi et sa vie spirituelle, il transforme le regard qu’il porte sur les choses et les êtres — il transforme les choses et les êtres eux-mêmes (… ou il devrait !).

Et c’est lorsqu’il a posé cette première étape qu’il peut se mettre au service du monde. La position de serviteur est la position naturelle du chrétien, la seule qu’il puisse adopter, et ce à n’importe quel niveau dans l’échelle sociale (le pape reste « le serviteur des serviteurs de Dieu », servus servorum Dei).

Mais l’action sociale, par exemple, n’est pas le premier objectif de l’Eglise, ce n’en est que la conséquence logique et naturelle. Un chrétien qui aurait trop à faire pour prier, se viderait de ce qui fait de lui un chrétien.

J’ai eu la chance d’être bercé toute une année par cette phrase de saint Jean Chrysostome :

La prière est la lumière de l’âme

Elle mérite d’être méditée. Longuement.

NB : Je n’ai mentionné que la « relation » entre l’Eglise et les hommes et femmes qui la composent. Il est évident que dans la théologie catholique, elle  a aussi une « relation » à Dieu qu’il me faudra bien évoquer un jour ou l’autre…

J’avais laissé en plan (refoulement inconscient, sans doute) un point important soulevé par Bashô, qui écrit, à propos de l’Eglise : « Elle est dans une place seconde par rapport à Dieu. »

Je n’ai pour le moment ni le temps ni les compétences (mais je vais creuser !) pour pouvoir répondre à cela de manière exacte — et en manière d’ecclésiologie je redoute toujours l’à peu près !

Néanmoins je dois tout de même dire que cet apparent choix (Dieu ou l’Eglise) ou cette hiérarchie des valeurs est en réalité mal posée.

Pour faire bref et simple (pour l’instant), je dirais que c’est comme de dire : « Le pouls, c’est très important, mais ce qui importe en premier, c’est le coeur ! »

Il faudra décidément que je prenne le temps de définir l’Eglise. Mais à ce stade, ce que je peux en dire : L’Eglise est la manière que l’homme a de se mettre en relation avec Dieu. Ou : L’Eglise est le chemin que Dieu propose à l’homme pour venir à lui.

Voyez notamment la glose que Koz fait sur la phrase : « Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Eglise qui est venue ».

C’est cela, l’Eglise : la manière qu’ont ceux qui croient au Christ de se réunir pour le prier et l’aimer.

Promis, j’essaierai de faire plus long la prochaine fois.

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