Le précédent billet, l’émission qu’il évoque et le salutaire commentaire qu’il a provoqué, me donnent encore beaucoup à penser.

Dans les propos de Mme Lacroix-Riz, durant l’émission, la question des motivations m’a singulièrement frustré : pourquoi le Vatican s’est-il lancé dans une entreprise de sauvetage des anciens nazis ? quel intérêt y a-t-il trouvé ? en quoi cela pouvait-il correspondre à ses missions ou à ses intérêts ?

Mme Lacroix-Riz y répond en partie par : les Etats-Unis payaient pour cela (le lien entre la sauvegarde des intérêts américains pour les capitaux placés en Allemagne, et l’expatriation organisée des nazis, m’échappe encore un peu). J’avoue que je ne suis pas pleinement satisfait de cette explication, qui me semble insuffisante.

En revanche j’ai appris, grâce à Mme Lacroix-Riz, que dès l’été 1941 (avec une clairvoyance étonnante, d’ailleurs, puisqu’à cette date l’attaque de Pearl Harbor n’a pas eu lieu et les Américains ne sont pas vraiment entrés en guerre — et la bataille de Moscou n’a pas commencé), le Vatican, pressentant la fin de la guerre et la défaite des Allemands, commence à tisser des réseaux, via la Croatie, pour préparer l’expatriation des nazis à la fin de la guerre, comme cela avait également été fait en 1917-1918, pour ces mêmes Allemands, à l’issue de la première Guerre mondiale.

J’ignore si, en dehors de 1918 et 1945, le Vatican s’est illustré par d’autres organisations de filières d’exil, mais si je comprends bien, en 1941-1942 il renoue avec une tradition de sauvetage des vaincus. Cela, je le comprends mieux : sauver les vaincus d’une « justice de vainqueurs » (l’association des deux termes laisse dubitatif).

Ceci est pure extrapolation de mon cerveau — je le précise — mais je n’ai pas grand mal à imaginer le Vatican souhaitant jouer un rôle, en 1918 comme en 1941, pour soustraire des vaincus à ce qui ressemblerait davantage à une vengeance qu’à une justice.

D’où mise en place de filières pour en faire bénéficier les Allemands.

Certes, ceux de 1945 ne sont pas ceux de 1918 : ce sont des criminels de guerre, des criminels contre l’Humanité. Mais en 1941-1942, le crime de guerre n’existe pas : ce concept (et l’autre) seront élaborés lors des procès de Nuremberg, en 1945. Les Allemands qu’on se prépare à sauver sont certainement un peuple en guerre — comme le sont ceux d’en face — ils ont certainement tué des gens (moins qu’en 1914-1918, d’ailleurs), mais si vous partez du principe qu’une justice de vainqueurs n’est pas une justice, et justifie qu’on s’efforce de soustraire ceux qui risquent d’en être les victimes, cela se comprend mieux.

Donc mise en place de filières pendant la guerre.

Arrive 1945. Les Allemands fuient, certains s’adressent auxdites filières. Parmi eux, il y d’authentiques soldats (tous ne sont pas des « criminels de guerre » tels que l’histoire a ensuite défini ce crime), et d’autres non. A condition d’avoir eu une connaissance complète du dossier (les camps, etc.), il aurait fallu choisir entre :

  1. fermer complètement les filières
    éventuellement en remettant en cause le principe même selon lequel les vaincus ne méritaient pas de subir la justice des vainqueurs
  2. instruire un dossier sur chaque personne qui demandait à en bénéficier, pour distinguer le « bon grain » de l’ivraie
    oui, le bon grain désigne là des meurtriers, en temps de guerre

Revenons un peu sur terre. J’ai extrapolé, j’en conviens. Je n’ai fait aucune recherche approfondie (pour l’instant), contrairement à l’invitation de Modeste Im-Pie. Inutile de débattre sur les intentions que j’attribue aux uns et aux autres.

Ce qu’il reste principalement, en terme de faits, c’est :

  1. en 1941, l’Église ne projette que de refaire ce qu’elle a déjà fait en 1918 (et, pour ce que j’en sais, personne ne lui a reproché ces aides à l’exil de 1918)
  2. lorsque s’organisent ces filières, le crime de guerre n’a pas d’existence juridique, et surtout conceptuelle : on a des pays en guerre, des soldats qui se tuent mutuellement. Sauver les vaincus de la toute-puissance des vainqueurs n’est pas en soi une mauvaise idée.

N’est-ce pas une intéressante remise en perspective ?

Je ne suis pas en train de prétendre que le Vatican a eu raison de permettre ainsi aux nazis de fuir la justice internationale. Je me demande simplement si, le faisait, il montrait réellement par là être corrompu jusqu’à la moëlle par une sorte d’esprit du Mal.

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