Sur France Culture, le dimanche matin, c’est religion : c’est l’occasion d’entendre parler, témoigner, enseigner, des orthodoxes, des protestants, des Juifs. Le temps dévolu aux catholiques est la messe, à 10 h.

Il m’arrive souvent d’ouvrir la radio avant 10 h pour écouter les représentants d’autres religions parler de leur vie spirituelle et délivrer leurs enseignements. Avant toute tentative de syncrétisme et œcuménisme, c’est le désir de mieux connaître ceux qui sont différents de moi, qui m’y incite.

Au milieu de tout cela s’insère la partie Divers aspects de la pensée contemporaine, qui, dans son contexte (entre « l’émission juive » et « l’émission catholique ») se présente plus comme de la pensée athée (franc-maçonnerie, etc.) que comme une simple émission de philosophie.

Notons au passage que la notion d’athéisme s’inscrit donc comme un courant religieux à part entière, ou plutôt comme une prise de position sur la question de l’existence de Dieu.
Pourtant les athées ont généralement du mal à se situer sur le même plan que les Juifs, les musulmans ou les catholiques : pour eux il y aurait plutôt le groupe des croyants d’un côté, et eux de l’autre.

Mais pourquoi pas ? Pourquoi ne pas laisser la parole à des penseurs athées juste avant la messe, pour expliquer leur propre chemin de vie.
Sauf que ce matin le dossier traité avait quelque chose d’extrêmement pernicieux. Le dossier portait sur la libre pensée, et une historienne, Annie Lacroix-Riz, était invitée pour parler du rôle du Vatican dans le sauvetage des criminels de guerre en 1945.

J’ai une fâcheuse tendance à penser qu’à 9h45, le dimanche matin, ce sont majoritairement des catholiques qui ouvrent la radio pour ne pas rater le début de la messe. Et c’est donc à eux que s’adressait cette émission parlant des ténèbres du Vatican.

Soyons précis : je ne souhaite pas d’enterrer des dossiers nauséabonds dans l’histoire de l’Eglise. Mais les aborder dans les minutes qui précèdent la messe, je trouve cela agressif. Imaginez de l’enterrement d’un grand-père odieux, tout le monde en profite pour étaler ses rancœurs au micro pendant la cérémonie. Les rancœurs justifiées doivent pouvoir trouver un terrain d’expression — mais pas à ce moment-là.

Ensuite, au milieu d’émissions religieuses, cette historienne (communiste — mais ce n’est pas un reproche ! au contraire : ça l’inscrit bien dans les interventions franc-maçonnes et autres. Mai cela aurait pu être dit pendant l’émission), cette historienne, donc, arrive avec des faits, donc avec une vérité historique que les auditeurs n’étaient pas en mesure de contester.
La nature de son discours pose question : est-elle là avec une objectivité historiciste, ou avec la volonté de dénoncer quelque chose ?

Le sujet lui-même (Vatican et IIIe Reich), fortement controversé, aurait dû donner lieu à une controverse (avec d’autres historiens) ou se passer à un autre moment de la journée. Ou les deux, d’ailleurs.

N’étant pas spécialiste de la période, je suis dans l’incapacité de critiquer les faits qu’elle a pu énoncer. En revanche je tiens à critiquer la manière qu’elle a eu de les mettre en perspectives.

Ainsi, elle évoque le rôle de la Croatie comme Etat-pivot parfait pour la politique vaticane en faveur du IIIe Reich. Et elle mentionne en particulier le rôle de l’archevêque de Zagreb, Mgr Stepinac, qui, à l’entendre, aurait co-organisé l’élimination de centaines de milliers de juifs, en accord avec le n°1 du régime, Ante Pavelić.

Il s’agit de sauver les criminels de guerre […] et pas seulement les Allemands. […] Je pense en particulier au cas de la Croatie.
La Croatie, c’est l’Etat oustachi, c’est-à-dire un Etat qui est peut-être l’Etat idéal du Vatican puisque le mouvement oustachi s’est constitué en Yougoslavie, en l’occurrence en Croatie, dès 1929, et en liaison étroite à toutes les étapes avec le Vatican. Or cet Etat chéri est un Etat criminel, d’une criminalité qui bat à peu près tous les records puisque […] dans les six premiers mois [après son installation, en 1941, par les nazis], il a déjà liquidé à peu près 600.000 Serbes, un nombre aussi considérable de Juifs, et c’est l’Etat chéri du Vatican [bis repetita], dirigé d’une part par Ante Pavelić, d’autre part — car c’est le deuxième personnage de l’Etat — par Stepinac, l’archevêque de Zagreb, que d’ailleurs […] Jean-Paul II a béatifié avant de le canoniser en 1998.

Cela fait beaucoup de coups de massue juste avant la messe dominicale, j’espère que vous en conviendrez.

Donc je suis allé faire un petit tour rapide sur Wikipedia, et j’y constate :

  1. dans l’article Etat indépendant de Croatie, Pavelic est bien mentionné, mais Stepinac pas du tout
  2. dans l’article consacré à l’archevêque, on comprend fort bien que Stepinac était pour une indépendance de la Croatie, estimant que les peuples croate et serbe étaient trop différents l’un de l’autre pour réussir à vivre ensemble, mais qu’il a ensuite condamné les massacres.

Ce deuxième article Wikipedia s’appuie sur un article de Finkelkraut (1998) pour reprendre la citation suivante :

« Tous les hommes et toutes les races sont des enfants de Dieu ; tous sans distinction. Ceux qui sont Gitans, Noirs, Européens ou Aryens ont le même droit de dire Notre père qui êtes aux cieux. Pour cette raison, l’Église catholique a toujours condamné, et condamne toujours, toute injustice et violence au nom des théories de classe, de race ou de nationalité. Il n’est pas possible de persécuter les Gitans et les Juifs parce qu’ils sont supposés être de race inférieure » (homélie de Mgr Stepinac, 24/10/1942)

Il mentionne également que « le Dr. Amiel Shomrony, alias Emil Schwartz, secrétaire personnel de Miroslav Šalom Freiberger, grand rabbin de Zagreb jusqu’à en 1942, a déclaré ultérieurement qu’il considérait que Mgr Stepinac avait fait de son mieux pour les Juifs pendant la Guerre. »

Enfin, l’article se prolonge sur les persécutions contre l’Église catholique lors du régime communiste de Tito mis en place après la deuxième guerre mondiale. Il est fort probable que le polonais Jean-Paul II a été particulièrement sensible à cette deuxième partie de sa vie.

Ce qu’il faut bien comprendre également dans les cas de béatification/canonisation (et je parle plus généralement, en abandonnant le seul cas de Mgr Stepinac), c’est que la possibilité de la rédemption après un passé damnable, peut être intégrée dans la validité d’une canonisation. Oui, un criminel de guerre peut se convertir, regretter amèrement son passé et être accueilli par Dieu au jour de sa mort — c’est un des principaux messages délivrés par Jésus, aussi déplaisant cela nous soit-il.

Mais pour en revenir à l’émission faite avec Annie Lacroix-Riz, je ne conteste pas les faits énoncés. Mais sa manière de les formuler laissait entendre qu’il n’y avait aucun doute sur la culpabilité de tout ce petit monde. Or l’article Wikipedia — et on peut évidemment contester son contenu ! — atteste que tout le monde n’est pas d’accord, et que les propos tenus sur France Culture étaient bien un certain éclairage sur le passé de l’Église catholique, éclairage donné par une personne manifestement hostile à l’Église catholique, sans ce cela ait été dit à aucun moment.

Ce contexte en vient à invalider toute l’émission, tout le contenu de l’émission, dont j’ai envie de contester l’objectivité d’un bout à l’autre. C’est dommage !

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