<update>Merci d’enrichir votre lecture des liens et compléments d’informations fournis par des commentateurs ci-dessous. Mon billet n’est pas suffisant d’un point de vue strictement historique, parce qu’il développe plutôt une question théologique. Le titre du billet est donc faux, en réalité.</update>

Le présent billet est une conséquence directe de celui de Koz au sujet d’une tribune de Kung. La question du célibat des prêtres, et de son apparition dans l’histoire, y est posée notamment dans les commentaires.

Il n’y a donc pas lieu de le contester : c’est le 1er concile du Latran qui, en 1123, pose comme obligation le célibat des prêtres (article Wikipedia sur ce concile, en anglais, bien plus complet que la version française).

Notez au passage que ce concile a lieu après la rupture avec l’Eglise d’Orient, laquelle se produit en 1054 et « fonde » l’Eglise orthodoxe. Celle-ci n’a donc jamais eu, même dans son histoire lointaine, un texte promulguant une telle obligation.

Une fois que ceci est posé, il importe de faire deux choses :

  1. contextualiser cette décision du concile
  2. comprendre ce que signifie le fait qu’une telle décision n’existe pas dès l’origine du christianisme

Pourquoi 1123 ?

Pourquoi pas plus tôt ? Pourquoi pas plus tard ?

L’idée du célibat pour les personnes consacrées à Dieu existe depuis l’origine du christianisme. On trouve dans Matthieu, XIX, 11-12 : « Il leur répondit : Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné. Car il y a des eunuques qui le sont dès le ventre de leur mère ; il y en a qui le sont devenus par les hommes ; et il y en a qui se sont rendus tels eux-mêmes, à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne. »

D’un autre côté, Jésus ne choisit pas comme apôtres des célibataires : Pierre a une famille, et notamment une belle-mère.

Toutefois si le célibat ne constitue pas une obligation dans les premiers temps du christianisme, il est néanmoins fortement valorisé par les Pères de l’Eglise, et il est décidé dès l’origine pour les communautés monastiques. Et il est davantage valorisé dans l’Eglise d’Occident que dans celle d’Orient. Ce ne sont là que des pratiques.

Peu après la rupture entre les deux Eglises commence la réforme grégorienne (fin du XIe siècle) : de grands papes veulent notamment soustraire à l’influence des pouvoirs laïques la désignation des évêques, prêtres, abbés (Robert le Fort, ancêtre des Capétiens et vainqueur des Vikings, est abbé de Marmoutiers) : ces « places » intéressent vivement les seigneurs locaux, et les rois eux-mêmes, pour la richesse terrestre et l’influence qu’elles représentent.

Pendant plusieurs décennies, cette réforme grégorienne signifie une reprise en main de l’Eglise, non pas par le pape, mais par « elle-même » : valait-il mieux laisser les comtes et ducs choisir les prêtres, désigner leurs frères, cousins, bâtards — ou laisser la hiérarchie ecclésiastique organiser elle-même les modes de nomination ? Je ne crois pas qu’il pût y avoir d’autre alternative !

Donc entre 1075 et 1120 environ, par des luttes avec les rois de France et les empereurs germaniques, les papes et les évêques finissent par obtenir un modus vivendi, grâce auquel l’Eglise peut s’organiser, et prendre notamment une série de décisions concernant les conditions d’accès au « statut » de prêtre.

1123 représente le premier concile depuis la rupture d’avec l’Eglise d’Orient. C’est un concile qui décide du célibat des prêtres, non une bulle pontificale : on peut donc considérer que c’est la meilleure manifestation possible d’une expression de l’Eglise (sinon, il faut admettre qu’un référendum et une élection ne sont pas l’expression de la démocratie).

Le début du XIIe siècle réunit les conditions nécessaires à une réflexion ecclésiologique de ce genre, avec l’unification (pour la partie occidentale) indispensable de la « structure ecclésiale ». D’autres périodes antérieures auraient pu satisfaire à cette condition d’unité, mais elles étaient occupées par d’autres débats : les iconoclastes sous Charlemagne, toutes les hérésies (donatisme, arianisme, etc.) sous l’empire romain.

Le célibat des prêtres décidé lors de ce concile n’est pas une mesure isolée : elle est prise dans un ensemble de mesures fixant les conditions et les rites pour l’ordination d’une personne.

Un commentaire d’Authueil au même billet de Koz « explique » que cette mesure a été prise pour éviter la perte des biens ecclésiastiques, éviter qu’ils ne soient perdus dans l’héritage en faveur des enfants de prêtres. C’est une possibilité.

On fait ressortir ainsi la rapacité de l’Eglise, refusant de céder une once de son or et une motte de ses terres.

Voici une autre manière de voir les choses : aux Xe-XIIe siècle, l’Eglise s’enrichit exclusivement par des dons (elle ne fait pas encore des prêts à intérêt…). Par des legs, en échange de prières et de messes, en échange de leur salut en somme, les laïques font des dons à l’Eglise.

Imaginez que votre père a donné la moitié de la terre (dont vous auriez dû hériter) au prêtre de la paroisse. Deux ans plus tard, vous voyez le fils du curé hériter de son père. Dans l’hypothèsue où vous croyez à la vertu des prières de l’Eglise pour le salut de votre père (qui a beaucoup péché), ne préférerez-vous pas (puisque de toute façon la terre en question vous échappe) que ce bien reste à l’Eglise, conformément aux voeux du donateur ?

En outre, les abbayes les plus riches n’étaient pas celles où les pauvres étaient les plus maigres. Lorsqu’on regarde l’ampleur des possessions ecclésiastiques, on évacue généralement l’utilisation qui en était faite, et la fonction sociale essentielle de l’Eglise, cependant que l’Etat, concept inexistant à l’époque, n’assurait aucune subsistance minimale aux plus démunis.

Que signifie pour l’Eglise une décision prise au XIIe siècle ?

Le fait que l’obligation du célibat apparaisse si « tard » dans l’histoire de l’Eglise semble jouer en sa défaveur : cela suggèrerait que les chrétiens qui ont vécu non conformément à cette obligation étaient de mauvais chrétiens. Ou alors il faut admetre qu’on peut vivre sans se plier à cette obligation et être tout de même ami de Dieu…

Il faut bien comprendre que ce genre de position aboutit à une impasse systématique. Car elle pose la question : à quel moment l’Eglise aurait-elle dû cesser d’évoluer ?

  • Au premier siècle ?
  • Au lendemain de la mort des premiers apôtres ?
  • Au lendemain de l’Ascension ?
  • Au lendemain de la Résurrection ?

Sommes-nous bien sûrs que la manière de voir et de s’organiser de ces chrétiens des premiers temps nous conviendraient ? La « pureté évangélique » des premiers temps me semble complètement illusoire. Les lettres de Saint Paul sont là pour en témoigner, de même que les actes des Apôtres : la division, la mésentente — et le besoin d’organisation !!! — se sont fait ressentir dès l’origine, avec la nécessité de s’adapter aux contextes rencontrés.

Les contextes évoluent, l’Eglise s’adapte.

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