Un des principaux problèmes de l’Eglise catholique actuellement, c’est qu’on est prêt à croire qu’elle est capable d’affirmer sérieusement n’importe quelle énormité. Du coup, l’infaillibilité pontificale est une énormité, exprimée en ces termes : « Comment pouvez-vous pensez qu’un homme devienne tout à coup infaillible ? » Souvent avec des mots plus outrés, voire plus grossiers.

Partons d’un autre principe : admettons que les évêques sont des personnes intelligentes et cultivées, raisonnables — donc ce qu’ils disent émane nécessairement d’une certaine conception du monde, dans laquelle leurs réflexions sont logiques.

A partir de là, voyons ce qui permettrait de rendre l’infaillibilité pontificale logique, voire nécessaire. Evidemment il ne s’agit pas d’user d’imagination, mais de considérer la chose de l’intérieur de l’Eglise.

Comme d’habitude, je ne vais pas démontrer la justesse de ce dogme, mais en expliquer la logique. Comme d’habitude, l’objectif est que s’il doit y avoir un débat (ici ou ailleurs), il soit fondé sur des prémisses justes, et non sur une idée fausse de ce que pourrait imposer l’Eglise en matière de dogme.

L’infaillibilité : une nécessité pour l’Eglise

Les dogmes

D’abord, il faut savoir que l’Eglise se passe volontiers de formuler des dogmes : pour simplifier, elle ne le fait que lorsque l’absence d’énonciation d’une croyance sous la forme de dogme pose plus de problème que son existence. Il y en a en réalité assez peu de « dogmes ».

Sans m’étendre trop longuement sur ce qu’est exactement un dogme, il me semble nécessaire de le définir un peu ici : un dogme est un article de foi dont la négation peut entraîner des sanctions par l’Eglise, définies par avance. L’Eglise ne s’amuse pas à définir d’emblée, pour tout écart de foi possible et imaginable, les sanctions à envisager. Donc chaque dogme s’inscrit dans une histoire de débats, à la conclusion desquels l’Eglise se voit amenée à prendre une position « officielle » : ceux qui suivraient une position non officielle s’excluent de l’unité de l’Eglise.

Une conséquence immédiate à noter ici : un dogme ne concerne pas les moeurs (au sens de « morale » : distinction du bien et du mal), c’est-à-dire les actes des membres de la communauté. Ne pas se conformer aux normes morales de l’Eglise en matière sexuelle n’est pas aller à l’encontre d’un dogme. [Je précise aussi que l’Eglise prévoit des « sanctions » pour d’autres dossiers que des articles de foi : l’avortement en est un.]

J’insiste : il y a assez peu de dogmes. Le fait qu’un article de foi devienne l’objet d’un dogme est la conséquence d’un début  de scission au sein des croyants autour d’une question théologique. Une prise de position officielle et définitive de l’Eglise est jugée nécessaire lorsque cette scission entraîne des comportements non conformes au Christ. Au bout d’un moment, la « voix officielle » de l’Eglise décrète : « Maintenant, le débat est clos », avec l’idée que les partisans de la solution non retenue se rallieront forcément à cette conclusion, par nécessité.

Vous trouverez sur cette page de la Wikipedia une liste des articles de foi faisant l’objet de dogmes. La date de cette transformation article de foi -> dogme n’est jamais anodine, et témoigne de luttes internes.

Par exemple, concernant Marie, mère de Jésus, seuls trois dogmes la concernent :

  1. En 431, elle reçoit « définitivement » le titre de « Mère de Dieu ». Ce dogme permet de clore un débat, non sur Marie mais sur la nature humano-divine de Jésus : les deux natures, humaines et divines, sont réellement indissociables, à tel point que Marie n’est pas la mère seulement de la partie « homme » de Jésus, mais aussi de sa partie « Dieu ».
  2. En 1854, elle est dite non atteinte par le péché originel. C’est l’Immaculée Conception. Je reviendrai un jour sur le péché originel (que vous ne retrouvez d’ailleurs pas dans la liste des dogmes, alors qu’il s’agit bien d’un article de foi que professe l’Eglise catholique). Que ce dogme émerge au XIXe siècle ne signifie pas que cette croyance n’existait pas avant : elle existait si bien avant que saint Bernard (1090-1153) s’y opposait farouchement (cf. cet ouvrage)
  3. En 1950 enfin, l’Eglise affirme son Assomption (elle est « montée au ciel » avec son corps), conséquence logique du dogme précédent : la mort du corps découle de la corruption du péché originel. Quelqu’un qui n’est pas atteint par ce péché originel n’a aucune raison de voir mourir son corps…

Je vous demande de ne pas réagir tout de suite sur la pertinence de ces trois dogmes : je serai incapable d’y répondre (je n’ai pas assez de documentation sur ces sujets). Ce que je voulais faire ressortir, c’est que la virginité de Marie ne s’y trouve pas. Pourtant c’est bien un article de foi de l’Eglise, et particulièrement ancien : on en trouve des témoignages insistant dans plusieurs évangiles apocryphes, aux IIe-IIIe siècles.

Mais la virginité de Marie n’a jamais fait l’objet d’une contestation telle qu’elle nécessite une prise de position officielle et définitive de la part de l’Eglise.

Qu’est-ce qu’une position officielle et définitive ?

Prenons une comparaison : en 1598, le roi Henri IV reconnaît à la religion protestante un droit de culte. C’est l’édit de Nantes, qui est dit « ferme et irrévocable ». En 1689, par l’édit de Fontainebleau Louis XIV révoque l’édit de Nantes. Cet édit de Fontainebleau est également ferme et irrévocable.

En réalité, lorsqu’un historien relève (parfois en souriant) que l’édit de Nantes était irrévocable, il oublie que c’est par définition qu’un édit s’auto-affirme irrévocable. En effet les textes légaux sont toujours rédigés sous une forme qui permet d’en reconnaître le type. Une des caractéristiques des édits royaux (par opposition, par exemple, aux décrets ou aux lettres de cachet) était que le texte contenait l’expression : « ferme et irrévocable ». Cela n’empêchait nullement un roi de révoquer des édits antérieurs, et l’édit de Nantes n’est bien évidemment pas le seul à avoir été révoquer.

Revenons à présent aux positions de l’Eglise.

J’aime beaucoup la méthode du père Varillon lorsqu’il reprend les fondamentaux de la foi dans Joie de croire, Joie de vivre : à propos de la Trinité notamment, il demande « Qu’est-ce que ça changerait pour moi au quotidien si Dieu n’était pas trinitaire ? » Il en décline ensuite les conséquences pour conclure à cette question : Tout. Ce sujet pourtant de haute théologie a des impacts concrets sur le quotidien d’un chrétien.

Posons-nous donc la même question au sujet de l’infaillibilité : Qu’est-ce que ça changerait pour moi si l’Eglise n’était pas en mesure d’affirmer des choses de manière définitive ?

Très clairement : tout.

En effet, ce que je recherche comme chrétien, c’est un chemin vers Dieu. Si je me mets à croire que l’Eglise peut me faire avaler des vérités qui n’en seront pas demain — qui donc ne sont pas des vérités — j’arrête aussitôt de croire à tout ce qu’elle me dit. J’arrête même de croire que Jésus est le fils de Dieu et qu’il est ressuscité !

L’enseignement de l’Eglise n’a de sens que si elle a la possibilité de l’affirmer comme étant définitif, définitivement vrai. Donc dans certains cas il faut qu’elle puisse dire qu’elle est infaillible. (cf. l’article anglais de la Wikipedia : l’infaillibilité de l’Eglise)

Comment le catéchisme de l’Eglise décrit l’infaillibilité

Ce sont les articles 888 à 892 (souligné par moi), qui se trouvent dans la section : Les fidèles du Christ. Hiérarchie, laïcs, vie consacrée > La constitution hiérarchique de l’Eglise

La charge d’enseigner
 Les évêques, avec les prêtres, leurs coopérateurs, « ont pour première tâche d’annoncer l’Évangile de Dieu à tous les hommes » (PO 4), selon l’ordre du Seigneur (cf. Mc 16,15). Ils sont « les hérauts de la foi, qui amènent au Christ de nouveaux disciples, les docteurs authentiques » de la foi apostolique, « pourvus de l’autorité du Christ » (LG 25).
Pour maintenir l’Église dans la pureté de la foi transmise par les apôtres, le Christ a voulu conférer à son Église une participation à sa propre infaillibilité, Lui qui est la Vérité. Par le « sens surnaturel de la foi », le Peuple de Dieu « s’attache indéfectiblement à la foi », sous la conduite du Magistère vivant de l’Église (cf. LG 12 ; DV 10).
La mission du Magistère est liée au caractère définitif de l’alliance instaurée par Dieu dans le Christ avec son Peuple ; il doit le protéger des déviations et des défaillances, et lui garantir la possibilité objective de professer sans erreur la foi authentique. La charge pastorale du Magistère est ainsi ordonnée à veiller à ce que le Peuple de Dieu demeure dans la vérité qui libère. Pour accomplir ce service, le Christ a doté les pasteurs du charisme d’infaillibilité en matière de foi et de mœurs. L’exercice de ce charisme peut revêtir plusieurs modalités :
« De cette infaillibilité, le Pontife romain, chef du collège des évêques, jouit du fait même de sa charge quand, en tant que pasteur et docteur suprême de tous les fidèles, et chargé de confirmer ses frères dans la foi, il proclame, par un acte définitif, un point de doctrine touchant la foi et les mœurs (…). L’infaillibilité promise à l’Église réside aussi dans le corps des évêques quand il exerce son Magistère suprême en union avec le successeur de Pierre », surtout dans un Concile Œcuménique (LG 25 ; cf. Vatican I : DS 3074). Lorsque par son Magistère suprême, l’Église propose quelque chose « à croire comme étant révélé par Dieu » (DV 10) et comme enseignement du Christ, « il faut adhérer dans l’obéissance de la foi à de telles définitions » (LG 25). Cette infaillibilité s’étend aussi loin que le dépôt lui-même de la Révélation divine (cf. LG 25).
L’assistance divine est encore donnée aux successeurs des apôtres, enseignant en communion avec le successeur de Pierre, et, d’une manière particulière, à l’évêque de Rome, Pasteur de toute l’Église, lorsque, sans arriver à une définition infaillible et sans se prononcer d’une « manière définitive », ils proposent dans l’exercice du Magistère ordinaire un enseignement qui conduit à une meilleure intelligence de la Révélation en matière de foi et de mœurs. A cet enseignement ordinaire les fidèles doivent « donner l’assentiment religieux de leur esprit » (LG 25) qui, s’il se distingue de l’assentiment de la foi, le prolonge cependant.

Donc

  • c’est le « Magistère » (= l’Eglise en tant qu’institution, et non peuple des baptisés) qui bénéficie de l’infaillibilité du Christ.
  • Cette infaillibilité ne s’étend que sur le contenu de la Révélation, et sur rien d’autre. Donc sur la nature de Dieu (la foi) et sur la distinction du bien et du mal (la morale, ou les moeurs). Les notions épidémiologiques (comment lutter contre le sida) n’entrent pas dans ces catégories.
  • Une fois posé le principe que l’Eglise puisse être infaillible en matière de foi et de moeurs, il faut se demander par quelle(s) voix s’exprime cette infaillibilité (qui a le droit de parler en son nom). La réponse est :
    • par le pape
    • par l’assemblée des évêques, en particulier réunis en concile.
  • Le dernier paragraphe introduit une subtilité plus grande encore : l’évêque de Rome s’exprimant sur ces sujets « licites » peut ne pas engager le principe d’infaillibilité (autrement dit il se peut qu’à l’avenir un autre pape, ou un concile, déclare qu’il s’était trompé), mais cela ne signifie pas que les fidèles puissent aisément contester ses enseignements.

Je n’irai pas me lancer dans une distinction entre « assentiment religieux » et « assentiment de la foi » : c’est trop gros pour moi (au moins pour le moment).

Ce sur  quoi je voulais essentiellement insister, c’est que :

  • le principe d’infaillibilité est logique, et même indispensable, pour qu’une Eglise puisse avancer.
  • l’Eglise a eu sa manière, inscrite dans l’histoire, de définir qui pouvait s’exprimer en son nom, ou plutôt au nom du Christ.
  • son étendue est limitée à des questions assez légitimes (un médecin ou un météorologue ne peuvent être remis en cause dans leurs compétences scientifiques par les affirmations d’un pape).
  • son expression ne prend pas seulement la forme de dogmes : ceux-ci ne portent que sur des points théologiques, alors que l’infaillibilité de l’Eglise peut être engagée sur des points moraux.
  • son usage est réduit : un pape peut publier une encyclique sans spécifier qu’elle traite des points de manière définitive. D’après la Wikipedia, le premier, dernier et unique usage qui en a été fait à ce jour a été en 1870, pour la promulgation du dogme de l’Assomption (donc lors du même concile de Vatican I que pour le dogme de l’infaillibilité lui-même). La version anglaise du même article complète cette information. Notez d’ailleurs qu’elle mentionnes des exemples antérieurs au dogme même comme des illustrations de cette infaillibilité…

Contestations possibles

Donc si débat il peut y avoir, c’est

  1. en connaissant d’abord les raisons, la logique et les limites de cette infaillibilité
  2. en précisant si la contestation porte sur
    • le droit à l’Eglise de se déclarer infaillible (y compris sous la forme de conciles) — et dans ce cas, expliciter si on estime que les premiers conciles (reconnus par toutes les Eglises, avant les schismes successifs) étaient ou non infaillibles
    • l’inutilité (et l’absurdité) d’attribuer cette infaillibilité au Pontife seul (sachant tout de même que, quand il s’exprime en « faisant jouer » cette infaillibilité, le pape n’est jamais seul) alors que le Concile en disposait déjà (sans faire l’objet d’un dogme)
    • l’opportunité d’en faire un dogme plutôt qu’une simple « pratique » (plus discrète et moins polémique)
    • les risques que ce dogme peut entraîner (si un pape se met à faire n’importe quoi)
    • ou les problèmes que cela a déjà généré (dans quels cas cette infaillibilité a posé problème, en dehors de son principe même ?)
    • j’en oublie certainement, mais le fait est là : que conteste-t-on exactement lorsqu’on conteste l’infaillibilité pontificale ?

Je rappelle enfin que, bien évidemment, ce dogme de l’infaillibilité pontificale s’inscrit dans un contexte particulier, qui a fait mûrir son émergence. Ce contexte, évoqué notamment ici, permet de comprendre qu’il posait alors moins de problèmes aux consciences des fidèles que de nos jours. En inversant les données, il nous permet aussi peut-être de nous envisager nous-mêmes comme dans un contexte spécifique, nous invitant à nous demander pourquoi, aujourd’hui, ce dogme pose plus problème qu’auparavant.

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