C’est en toutes lettres au commencement des Actes des Apôtres (Ac, I, 16-19) :

15 En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères, le nombre des personnes réunies étant d’environ cent vingt. Et il dit : 16 « Hommes frères, il fallait que s’accomplît ce que le Saint-Esprit, dans l’Écriture, a annoncé d’avance, par la bouche de David, au sujet de Judas, qui a été le guide de ceux qui ont saisi Jésus. 17 Il était compté parmi nous, et il avait part au même ministère. 18 Cet homme, ayant acquis un champ avec le salaire du crime, est tombé, s’est rompu par le milieu du corps, et toutes ses entrailles se sont répandues. 19 La chose a été si connue de tous les habitants de Jérusalem que ce champ a été appelé dans leur langue Hakeldama, c’est-à-dire, champ du sang. »

Bien sûr, tout le monde connaît la version donnée dans les Evangiles. En vérité, on ne connaît que la version de saint Matthieu (Mt XXVII, 3-8) : les autres Evangélistes ne s’attardent pas sur le sort de Judas. Voici ce qu’en dit saint Matthieu :

3 Alors Judas, qui l’avait trahi, voyant qu’il était condamné, fut pris de remords et rapporta les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens, 4 disant : « J’ai péché en livrant un sang innocent. » Ils dirent : « Qu’est-ce que cela nous fait ? À toi de voir ! »

5 Alors, ayant jeté les pièces d’argent dans le sanctuaire, il se retira et alla se pendre.

6 Mais les grands prêtres prirent les pièces d’argent et dirent : « Il n’est pas permis de les mettre dans le trésor, puisque c’est le prix du sang. » 7 Et, après avoir pris une délibération, ils achetèrent avec (cet argent) le champ du potier pour la sépulture des étrangers. 8 C’est pourquoi ce champ fut appelé Champ du sang, (et l’est) encore aujourd’hui.

 

 Nous avons donc à confronter deux sources : les Actes et l’Evangile. Pourquoi préférer l’une à l’autre ? En réalité nous ne le pouvons pas vraiment, et ce qu’il faut en retenir est l’intention que chaque auteur a en nous rapportant ce fait précis.

Toutefois j’ai une certaine suspicion vis-à-vis de Matthieu, à cause de son affection toute particulière pour les scènes tragiques (voire morbides). Ainsi la mort du Christ est racontée chez Matthieu de la manière suivante (Mt XXVII, 50-53) : 

« 50 Jésus poussa de nouveau un grand cri et rendit l’esprit. 51 Et voilà que le voile du sanctuaire se fendit en deux, du haut en bas, la terre trembla, les rochers se fendirent, 52 les sépulcres s’ouvrirent et les corps de beaucoup de saints défunts ressuscitèrent. 53 Et, sortis des sépulcres, après sa résurrection, ils entrèrent dans la ville sainte et apparurent à beaucoup. 54 Le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus, voyant le tremblement de terre et ce qui se passait, furent saisis d’une grande frayeur et dirent : « Vraiment, c’était le Fils de Dieu. »

Alors que saint Luc écrit (Lc, XXIII, 46-47) :

46 Et Jésus clama d’une voix forte : « Père, je remets mon esprit entre vos mains. » Et, ce disant, il expira. 47 Le centurion, ayant vu ce qui s’était passé, glorifia Dieu, disant : « Réellement, cet homme était un juste. »

Matthieu aime les effets de manche. Le suicide de Judas est éminemment dramatique et plein d’enseignements. Mais dans les Actes, c’est saint Pierre lui-même qui parle…

Je vous laisse bien évidemment vous faire votre propre opinion.

Rappelons que les Evangiles ne sont pas une chronique historique de l’histoire de Jésus. L’Evangile est un genre littéraire qui se définit (en gros) comme étant une biographie de Jésus visant à démontrer qu’il est le Messie, le fils de Dieu. Donc pour toute scène racontée par un évangéliste, la question  à se poser n’est pas : « Est-ce vrai ou faux ? » mais : « Pourquoi il me raconte ça ? En quoi cela montre-t-il que Jésus est le fils de Dieu ? »

Concernant le suicide de Judas, l’intention de saint Matthieu est évidente : il insiste sur le poids insupportable du remords, et nous esquisse une figure hugolienne.

N’en déduisons pas que les Actes sont plus « historiques » (ils sont une source historique, évidemment) — c’est un autre genre littéraire, avec un autre objectif, mais il convient tout autant de se demander en les lisant : « Pourquoi me raconte-t-il ça ? » Car rien n’est gratuit, et si cette anecdote ne servait pas son propos, il n’aurait pas pris la peine de la rappeler, même si saint Pierre lui-même l’avait effectivement mentionné.

Il me semble — mais c’est moins patent que pour le récit du suicide — que l’accident de Judas pourrait se lire comme un châtiment divin, avec l’idée qu’il serait impossible, insupportable qu’une telle trahison demeure impunie. Cela dit, les mots de saint Pierre sont beaucoup trop neutres pour que je me sente autorisé à avancer cette interprétation « à coup sûr ».

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