Non, je ne fais pas allusion au statut de « fille aînée de l’Eglise » auquel la France a droit depuis assez peu de temps (alors que le « Roi Très Chrétien » est un titre beaucoup plus ancien attribué au roi de France).

La figure du frère aîné

Non, je parle du frère aîné du fils prodigue. Pour ceux pour lesquels cette parabole (Lc XV, 11-32) est bien lointaine, en voici le texte, et le résumé. Benoît XVI, remarquable théologien (j’espère que nul ne lui contestera au moins ce titre), a consacré plusieurs pages à cette parabole dans son livre Jésus de Nazareth. Et il insiste beaucoup sur le titre de cette parabole (« Parabole du fils prodigue ») pour souligner combien en réalité il est mal désigné, et combien le titre Parabole des deux frères lui conviendrait mieux.

En effet la figure du fils aîné, frustré de voir la fête donnée à son cadet lors de son retour, est au moins aussi intéressante que celle du fêtard inconscient revenant misérable à la maison paternelle. A mon avis, ce frère aîné est beaucoup plus intéressant que le cadet, car il se rencontre beaucoup plus fréquemment autour de nous.

J’en ai eu la révélation (pardon pour ce mot !) en lisant chez Philarête le commentaire d’un billet qui depuis a disparu, et qui reflétait une situation extrêmement banale. Ce commentaire disait en substance :

Pendant des années j’ai essayé de me conformer aux prescriptions de l’Eglise. Finalement, je l’ai quittée, et je me sens beaucoup mieux depuis.

Le frère aîné, c’est cela : quelqu’un qui reste auprès de son père, mais qui n’en a aucune joie. Et s’il n’a pas quitté la maison paternelle, en réalité il envie profondément son frère débauché parti faire la fête — il l’envie d’autant plus quand celui-ci revient et reçoit des marques d’affections que lui-même n’a jamais eu.

Ceux qui restent et ceux qui partent

En réalité dans l’Eglise il y a deux sortes de fils aînés :

  • ceux qui y restent jusqu’au bout.
  • ceux qui, à bout de nerfs, finissent par la quitter.

Il est évident que ces derniers sont beaucoup plus en conformité avec Jésus que les premiers.

Ceux qui restent dans l’Eglise sont des catholiques frustrés, rageurs devant l’éclat du monde, devant ces fruits qui leur sont défendus. Ils ont un sentiment d’injustice, mais se réconfortent en songeant : Rira bien qui rira le dernier, car moi au moins j’aurai droit à la vie éternelle. Leur situation est un double drame, car :

  • pour eux-mêmes : ils conçoivent la religion comme un ensemble de règles qui leur sont imposées, et non comme un chemin pour accéder à la liberté et à l’amour de Dieu. Ils s’indignent de la parabole des ouvriers de la 11e heure, refusent l’idée qu’une personne qui aurait toute sa vie profité du monde puisse, in extremis, se convertir et bénéficier du Paradis autant qu’eux. En clair,  ils refusent Dieu tel qu’il est réellement, et risquent de le fuir une fois passés de l’autre côté (l’Enfer est défini précisément le lieu où « se réfugient » les personnes qui refusent Dieu, c’est-à-dire qui ne refusent pas de croire en lui — difficile de ne pas y croire puisqu’ils lui sont « confrontés » — mais refusent d’admettre l’infini de son amour). Et surtout, ils s’ennuient toute leur vie.
  • pour les autres : ils sont les « témoins » d’un Dieu qui n’existe pas, d’un Dieu pénible, d’un « Dieu jaloux » (Ex XX, 6), déshumanisé en quelque sorte — qui ne fait pas vraiment envie.

Ils passent l’existence, drapés dans leur vertu. Je connais plusieurs grands-mères qui ressemblent un peu à ça…

Ceux qui quittent l’Eglise sont un sujet de tristesse pour les chrétiens qui y restent. C’est une douleur réelle. Pour eux-mêmes, si la transition est parfois douloureuse, ils en sortent finalement plus épanouis. Tantôt ils gardent un lien « direct » à Dieu, tantôt ils cessent d’y croire. Quoi qu’il en soit, il me semble que dans une telle situation il est absurde de se mentir à soi-même et de se faire souffrir inutilement.

Ils ont eu raison de partir car l’Eglise elle-même nous affirme que, si un acte ordonné par une autorité extérieure (fût-elle l’Eglise) entrait en contradiction avec notre conscience, il fallait s’y opposer.

Ce que je déplore, c’est que ces personnes aient pensé que la seule issue à leur situation pénible était la sortie de secours. C’est un peu comme si, après 20 ans de mariage, constatant qu’il s’ennuie le soir ou que sa femme ne l’attire plus physiquement, un homme décidait de partir, sans en parler d’abord avec elle pour voir si ces 20 années ont réellement été vaines, ou s’il est possible de recommencer à être heureux ensemble, avec un nouvel équilibre.

Je ne prétends pas que ces personnes ne se sont pas vaillamment accrochées à leur éducation religieuse, essayant de tenir la messe du dimanche et l’abstinence du Vendredi Saint. Mais je pense qu’un bon nombre n’a pas envisagé une nouvelle manière de vivre la foi chrétienne. Une manière épanouie, et pourtant dans l’Eglise.

Car la foi doit être une source de joie (ce n’est pas une obligation : c’est juste une question de bon sens). Si ce n’est pas le cas, il y a un problème et il faut le résoudre.

Et alors ?

J’aurais une autre constatation à faire sur cette situation : elle devrait être assez rassurante pour les personnes concernées, car il est évident qu’ils ne sont pas les seuls. Il me semble que la première réaction à avoir, c’est d’aller voir quelqu’un. De rencontrer un chrétien sympathique et qui semble bien dans sa peau, et de lui demander « comment il fait » : un prêtre, un ami, qu’importe — un témoin ! A mon avis, un prêtre est préférable, mais ça peut en bloquer certains (et on n’en a pas toujours un sous la main, encore que ce soit peut-être l’occasion de faire connaissance).

Lire un livre n’apporterait sans doute pas grand chose, car ces personnes qui ne s’épanouissent pas dans l’Eglise bloquent tous à différents niveaux : sur la Trinité, sur le faste du Vatican, sur la position de l’Eglise au sujet du préservatif, sur le vieux curé qui postillonne et donne de la foi une vision peu rayonnante, etc.

Un problème de formation

La plupart des chrétiens d’aujourd’hui ont eu une formation religieuse qui s’est arrêtée au cours de leurs années de collège. Les prêtres, eux, sont allés bien au-delà du bac (pour leur formation religieuse et pour le reste).

Il est donc difficile pour ces derniers de s’adresser à des adultes qui n’ont reçu qu’une formation destinée à des enfants. Imaginez : que peut-on dire à des 5e de la Trinité,  de l’infaillibilité pontificale, de la morale chrétienne, de la présence réelle dans l’Eucharistie, de la doctrine sociale de l’Eglise catholique, la notion même d’Eglise ?

Ces sujets peuvent être abordés, bien sûr. Ils le sont parfois, mais d’une manière adaptée pour des adolescents. Et c’est cette formation qu’ils jugent, une fois adultes.

Lorsque je considère mes cours d’histoire de collège, et ceux que j’ai reçu en classe préparatoire, je rigole bien sur la simplification — les bons et les méchants, les valeureux Templiers, etc. Il est donc évident que ceux qui, pour leur formation religieuse, en sont restés aux simplifications (pédagogiques) des aumôneries de collèges, jugent d’un oeil critique la doctrine chrétienne : elle est à la fois grotesque et complexe.

Grotesque : un péché originel qui se transmettrait de génération en génération, un vieux monsieur qui deviendrait infaillible dès qu’il aurait le droit de s’habiller de blanc, une « Eglise une, sainte, catholique et apostolique », …

Complexe : on n’en finit pas de gloser les propos du pape pour comprendre ce qu’il a bien pu penser pour en arriver à dire ce qu’il a dit.

Il est donc évident que pour comprendre ce que dit l’Eglise aujourd’hui, cette formation ne peut suffire. Et les catholiques « pratiquants », qui sont pile entre les prêtres et l’opinion publique, qui vont à la messe dominicale mais n’en reçoivent aucune explication sur l’actualité — en ont légitimement assez d’être entre deux feux.

Laisser tomber ?

Imaginez que vous receviez de votre parrain, ou d’un vieil ami — bref, quelqu’un de confiance, et que vous savez être intelligent — une petite boîte noire dans un carton. La garantie vous apprend que la boîte a coûté 2000 €. Sur le carton est écrit : Ichtyothérapie.

Vous en avez entendu parler à la télévision, vous avez vu des témoignages de personnes dont ça aurait changé la vie. Vous savez que celui qui vous a offert cette boîte a vu aussi sa vie transformée grâce à « ça ». Mais telle quelle, cette boîte noire vous paraît curieuse. Vous n’y voyez aucun bouton, vous ne comprenez pas ce qui justifie son prix.

Et vous découvrez le manuel de 1200 pages…

Alors vous avez le choix :

  • vous considérez que c’est un attrape-nigaud et vous jetez le tout en envoyant une belle lettre de remerciements bien conventionnelle.
  • vous vous dites que c’est peut-être très bien, mais que vous ne vous en sentez pas le courage. Tant pis, ça va rester dans un coin.
  • Vous vous lancez dans le manuel, en vous disant que ça vaut peut-être la peine de comprendre et d’essayer. Et puisque la boîte elle-même ne vous inspire pas, peut-être l’explication viendra-t-elle du manuel.
  • Vous prenez votre téléphone et vous demandez à votre parrain, ou vieil ami, de venir, et de vous expliquer pourquoi il vous a offert ça.

De toute façon vous êtes libre, comme toujours.

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