Un billet de Philarête a donné lieu à de nombreux échanges (notamment à partir de ce commentaire) sur la question suivante : peut-on prétendre qu’il y a ce que j’ai maladroitement appelé « morale supérieure », ou bien toute morale peut-elle être bonne à prendre ?

Posons la question de manière peut-être plus claire, sous forme de l’alternative suivante :

  1. Je peux dire : « Ceci est mal », et cette affirmation sera toujours vraie, quelle que soient les époques, les lieux et les circonstances. Par exemple, tuer un homme est toujours mal, même avec toutes les « meilleures » raisons du monde (pour se défendre, etc.)
  2. L’histoire et la sociologie nous démontrent que tout acte s’est vu qualifié un jour de bon puis de mauvais, et notre époque n’a aucune raison d’être meilleure que la précédente et que la suivante. On peut considérer que pour une époque donnée, les principes moraux qui lui sont rattachés sont le résultat d’un espèce de chaos aléatoire (mais avec des récurrences propres au chaos, justement).
Image Wikipedia. Attracteur étrange de Lorenz

Image Wikipedia. Attracteur étrange de Lorenz

Ce blog n’est pas l’Esprit de l’escalier, et je n’ai pas pour projet de reprendre ici les discussions que vous pourrez lire dans les commentaires, notamment entre Augustissime (que je remercie pour m’avoir poussé dans mes retranchements : ça décape !) et moi – puis Tschok.

Mais j’en profite pour rebondir sur la question à ma manière, et signalant quelques aspects de ce que l’Eglise a dit ou a pu dire sur cette question.

[Au passage : j’aurai urgemment à définir ce que j’entends par « l’Eglise ». Ici, ce seront aussi bien des opinions théologiques de certains philosophes, que la position officielle de l’institution ecclésiale lorsqu’elle s’exprime dans les canons d’un concile ou le catéchisme de l’Eglise catholique.]

Une position très claire : il existe une morale indépendante des hommes

Splendor Veritatis

Jean-Paul II consacre toute une encyclique à la définition de la morale : Veritatis Splendor. Jean-Paul II n’était pas cartésien, et le plan qu’il adopte pour cette encyclique est assez curieuse pour un esprit français, mais cela suffira à mon propos.

Dans cette encyclique, Jean-Paul II ne s’attache pas à expliquer ce qui doit être considéré comme bien ou mal. En clair, il n’écrit pas la morale de l’Eglise. Il en définit les fondements. En voici quelques-uns :

  • Chercher le bien est légitime, et le trouver est possible (chap. I)
  • Connaître le bien est un trésor (chap. I)
  • Le bien, c’est précisément ce que Dieu veut. Et le but ultime de Dieu est de nous rendre semblables à lui.
  • Toute distinction bien-mal que contient la Révélation peut être « reproduite » par la seule raison.
  • Ignorer que vous commettez un mal n’enlève pas la faute, mais vous dispense de culpabilité vis-à-vis de Dieu.
  • La distinction du bien et du mal se passe avant tout dans la conscience de chacun. Si vous faites quelque chose que vous considérez être mal, mais que vous le faites parce qu’autrui vous a dit que c’était une bonne chose et que vous vous y sentez autorisé, c’est un mal. L’argument d’autorité (« Je lui ai fais confiance parce qu’il est plus intelligent que moi ») n’a aucun poids, y compris si l’injonction émane de l’Eglise elle-même.
    Donc si un précepte moral énoncé par l’Eglise vous heurte, votre devoir est de ne pas vous y conformer.
  • Tout homme a le droit d’ignorer une distinction bien-mal, et peut s’en prémunir face à une accusation d’avoir péché. Mais chacun a le devoir de chercher à combler son ignorance en cherchant la vérité.
    Donc si une injonction de l’Eglise vous semble mauvaise, vous devez dans un premier temps ne pas vous y conformer. Et dans un second temps chercher à la comprendre, pour voir en quoi elle est mauvaise — ou en quoi, finalement, elle se révèle peut-être bonne.
    Se satisfaire de l’ignorance et refuser de comprendre (d’aller plus loin que sa première réaction) devient en soi une faute.
  • Il n’existe pas de situation où il soit légitime de faire un mal en espérant un bien. Croire qu’il peut sortir un bien d’un mal est une erreur considérable.
    C’est notamment ne pas saisir un élément fondamental de la nature humaine : chaque acte que nous posons nous transforme. Donc nous ne sortons pas indemnes du mal commis. Et en commettant le mal, nous révélons un Dieu qui n’est pas le nôtre.
    Cette affirmation a des conséquences terribles. Elle a notamment pour conséquence que le bien (ou ne pas commettre le mal) est plus important que la vie elle-même, car mal agir dénature la vie et la déprécie. 
    Un exemple très simple : vous ne pouvez tuer une personne pour en sauver deux (ou même mille).
    La conséquence peut être choquante, mais elle est parfaitement logique et émane directement de l’enseignement du Christ : la vie ne nous est donnée que pour que nous la donnions nous-même (après, évidemment, nous sommes libres de vouloir la donner ou non !).
    Ceci étant posé, il faut malgré tout préciser un point : ceci condamne l’acte, mais ne condamne pas celui qui le commet. Mais celui-ci doit prendre conscience que son acte ne pouvait pas être conforme à la volonté de Dieu (ou, si vous préférez, au projet de Dieu pour l’homme).
  • Les martyrs sont des illustrations du fait qu’il soit possible, en situation « de crise », d’agir conformément à la volonté de Dieu (ne pas tuer le gardien qui va vous soumettre au bourreau le lendemain).

J’en ai profité pour sortir un peu du cadre initiale (morale relative ou absolue), mais c’était l’occasion ou jamais. Sur cette question, on peut dire que Jean-Paul II, dans le cadre précis de l’encyclique qui engage l’infaillibilité pontificale (je reviendrai aussi prochainement sur cette notion passionnante), est très clair : il y a des actes bons en soi, et des actes mauvais en soi.

Les actes bons sont ceux qui sont conformes à ce que Dieu souhaite pour nous. Les actes mauvais, c’est l’inverse.

Le catéchisme de l’Eglise catholique

Il consacre en particulier deux pages très intéressantes sur l’équilibre à avoir dans l’appréciation entre le bon et le mauvais (art. 1749-1786). J’en reproduis ici quelques extraits (commentés en italiques) :

« La liberté fait de l’homme un sujet moral. […] Les actes humains, c’est-à-dire librement choisis par suite d’un jugement de conscience, sont moralement qualifiables. Ils sont bons ou mauvais.

Notez le « c’est-à-dire ». Un acte non librement choisi, ou posé sans jugement de conscience, n’est pas un « acte humain », en ce sens qu’il ne peut être jugé bon ou mauvais de la même manière que si les conditions ci-dessus sont observées.

« La moralité des actes humains dépend :

  • de l’objet choisi ;
  • de la fin visée ou de l’intention ;
  • des circonstances de l’action.

[…] L’objet choisi est un bien vers lequel se porte délibérément la volonté. […] Face à l’objet, l’intention se place du côté du sujet agissant. […] Une intention bonne (par exemple aider son prochain) ne rend ni bon ni juste un comportement en lui-même désordonné (comme le mensonge et la médisance). La fin ne justifie pas les moyens. […] Une intention mauvaise surajoutée (ainsi la vaine gloire) rend mauvais un acte qui, de soi, peut être bon (comme l’aumône).

Evidemment, la privation de la liberté dégage du poids de la faute.

Les circonstances, y compris les conséquences, sont les éléments secondaires d’un acte moral. Elles contribuent à aggraver ou à diminuer la bonté ou la malice morale des actes humains (par exemple le montant d’un vol). Elles peuvent aussi atténuer ou augmenter la responsabilité de l’agent (ainsi agir par crainte de la mort). »

Nous sommes autorisés à ne pas aspirer au martyre : dans ce cas, nous avons des circonstances atténuantes — mais nous aurions quand même dû !

L’acte moralement bon suppose à la fois la bonté de l’objet, de la fin et des circonstances. Une fin mauvaise corrompt l’action, même si son objet est bon en soi.

L’objet du choix peut à lui seul vicier l’ensemble d’un agir. Il y a des comportements concrets – comme la fornication – qu’il est toujours erroné de choisir, parce que leur choix comporte un désordre de la volonté, c’est-à-dire un mal moral.

Il est donc erroné de juger de la moralité des actes humains en ne considérant que l’intention qui les inspire, ou les circonstances (milieu, pression sociale, contrainte ou nécessité d’agir, etc.) qui en sont le cadre. Il y a des actes qui par eux-mêmes et en eux-mêmes, indépendamment des circonstances et des intentions, sont toujours gravement illicites en raison de leur objet ; ainsi le blasphème et le parjure, l’homicide et l’adultère. Il n’est pas permis de faire le mal pour qu’il en résulte un bien.

Imaginons une femme violée et battue par son mari, et qui voit que celui-ci commence aussi à s’en prendre à sa fille de 13 ans. L’Eglise assène que le meurtre n’est pas licite, en dépit des circonstances. Là encore, cela ne signifie pas qu’elle condamnera la femme en question : elle l’accueillera — et elle ne cherchera pas à la culpabiliser. Mais si on lui pose la question, elle se devra de répondre que le meurtre ne peut pas être la manifestation de la volonté de Dieu.

Quelques nuances tout de même

L’histoire est pleine de contre-exemples, de chrétiens (même de grands) ayant apporté des nuances à ces affirmations de principe. Néanmoins il faut distinguer les prises de parole de certains hommes d’Eglise, fussent-ils papes ou éminents théologiens, d’une prise de position de l’Eglise sous forme de canons, d’encycliques ou d’autres textes dogmatiques.

Mais c’est ainsi que saint Bernard, qui prêche la seconde Croisade en 1146, a écrit qu’un templier tuant un Infidèle ne commet pas un homicide mais un malicide : nous ne sommes pas là dans les actes mais dans les justifications de ces actes (ce qui, sous un certain angle, est plus grave car elles légitiment leur répétition ultérieure).

Saint Thomas d’Aquin a écrit un commentaire de l’Ethique à Nicomaque, d’Aristote, intitulé Sententia libri ethicorum, où il traite des exceptions morales. Je n’ai pas encore eu le temps d’y entrer pour voir si saint Thomas accepte ou non le principe même de situations d’exceptions pour lesquelles un mal peut être considéré comme un bien. J’espère bien avoir l’occasion d’y revenir prochainement.

Cela dit, de toute façon, saint Thomas n’est pas l’Eglise elle-même, et toute sa philosophie n’est pas retenue in extenso (tant s’en faut !) comme doctrine officielle, définitive et obligatoire.

Dès que possible, je complète ce billet par une explication de ce qu’est la casuistique (prise en compte du cas par cas) par rapport à cette morale.

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